dimanche 27 août 2006

Sarko kong.



On entend souvent le discours suivant: si l'on permet au violent de s'exprimer par la parole, on évitera la violence. Mais en fait, il s'agit de substituer à une forme de violence primaire une autre forme de violence plus évoluée.
Ce qui distingue l'homme de l'animal, c'est la possibilité d'échanger des avis, des opinions, des positions intellectuelles, principalement au moyen de la parole.
L'animal qui est en chacun de nous est soumis aux mêmes instincts, aux mêmes pulsions que le babouin, ou l'orang outang: lutte de territoire, bagarre pour une femelle, besoin de domination. Ce qui se règle chez l'animal par des grimaces d'intimidation, des morsures ou arrachages de membres, l'homme cherche à lui substituer une méthode moins douloureuse physiquement. Mais l'usage agonistique de la parole ne supprime pas la violence, elle en transforme seulement la forme.
Les élites dominantes, qu'elles soient politiques, économiques, syndicales, culturelles, ont en commun l'art de parler bien. On apprend à présent aux footballeurs, aux boxeurs et autres sportifs de haut niveau à bien s'exprimer. Il est nécessaire d'inculquer au gorille qui sommeille en chacun de nous qu'il vaut mieux un beau discours à un coup de boule. La prise de pouvoir des rhéteurs au détriment des brutes s'est accentuée semble-t-il au fur et à mesure que se développaient les moyens de communication.
Pour alimenter le spectacle à la télévision ou à la radio, on oppose des champions de la dialectique éristique en des joutes oratoires, sur le même principe que le classique combat de boxes entre des colosses à la musculature de grands singes.
Un spectacle d'une nouvelle espéce a fait fureur il y a quelques temps aux Etats Unis, l'ultimate fight: cela consistait à opposer des champions de différents sports de combat dans une cage, et le vainqueur était celui qui en sortait entier. Ainsi, d'un groupe constitué d'un champion du monde de full contact, d'un sumotori, d'un judoka, d'un karatéka, on pouvait en en conclure quel était le sport le plus performant par la discipline du vainqueur.
Je propose qu'on ajoute un dialecticien à la liste des combattants, et je prends le pari que c'est ce dernier qui triomphera.

lundi 21 août 2006

Ferdydurke, Witold Gombrowicz


Vous vous réveillez un matin, vous avez la trentaine, avec le sentiment de "ne pas être autonome, seulement fonction d'autrui. [...] Fréquenter les adultes en ayant l'impression, comme à seize ans, qu'on fait seulement semblant d'en être un".
Et voilà que surgit dans votre chambre un pédant aigü, "T. Pimko, docteur ès lettres et professeur, grammairien cultivé de Cracovie", qui vous prenant au mot, décide de vous mener à l'école.
C'est le départ de la promenade d'un petit grain de sable, Jojo Kowalski, dans les rouages de la société polonaise des années trente. On fait la visite d'un lycée, puis d'une maison bourgeoise habitée par une jeune lycéenne moderne et ses parents, et enfin la connaissance d'une famille de nobliaux de province, tout ceci entrecoupé de chapitres qui ne semblent pas avoir de liens avec les pérégrinations du héros.
Tel Attila, le héros pratique la politique de la terre brûlée, dynamitant les conventions sociales, refusant de se faire encuculer (infantiliser), à défaut de réussir à échapper aux faiseurs de gueules.
L'auteur s'essaie avec mestria à tous les genres. La farce, quand il s'agit de décrire la guerre des moutons dans laquelle s'affrontent le troupeau des lycéens idéalistes et celui des matérialistes, culminant dans une bataille de grimaces opposant les deux meneurs.
Ensuite, le pamphlet, quant Gombrowicz dénonce la société des vieilles tantes (les critiques), ou encore, le corps enseignant, tremblant de peur à l'ombre d'un possible inspecteur.
Le récit tient encore du pastiche, quand il s'agit de rapporter le combat à mort entre Philidor, professeur de Synthésologie à l'université de Leyde, et du professeur Momsen, surnommé l'anti-Philidor, détenteur d'une chaire d'Analyse supérieure à l'université de Columbia.
C'est féroce, profond dans la manière cynique de traiter de notre identité sociale, hilarant quand les différents protagonistes cherchent à se séduire ou à fraterniser.
C'est un livre essentiel.

mardi 15 août 2006

Recyclage


J'allais me coucher, mais soudain retentit la sonnerie du téléphone. Je décroche, et une voix synthétique me glace:
"Veuillez écouter ce message jusqu'à sa fin pour ne plus être rappelé".
Je sens des gouttes de sueur naître sur mon front, comment s'y sont-ils pris pour me retrouver, pour faire sauter ma couverture?
Soulagement, c'est le don du sang qui réclame sa dîme pour demain au centre d'Armentières. Une coupe de sang en échange d'un coup de fil, mon sens civique me commande d'accepter le marché. Je suis plutôt d'un naturel avaricieux , excepté de mon corps: c'est décidé, je vais suivre les injonctions de ma bonne conscience.

Coucher, rêves, réveil, lever, petit déjeuner, chiottes, rasage, douche, séchage, brossage des dents, habillage, fin du programme.
Je sors de la maison, en direction du centre ville. Je vois au loin le grand camion blanc garé devant la mairie. Je m'approche, je monte les trois marches jusqu'à la porte. Je veux l'ouvrir, mais elle est fermée. Je tambourine à la porte, et après un long temps d'attente, une mousmée, clope au bec, bigoudis sur la tête, pas du tout l'allure de l'infirmière folle de mon corps dont j'avais révé la nuit précédente, m'ouvre la porte:
"-Qu'est-ce-qui veut, l'facteur?
_Je viens pour donner mon sang.
_Te fous pas d'ma gueule, on vent des gauffres, et c'est pas encore l'heure."
J'avais oublié que c'était la ducasse à Armentières, et je bredouille quelques mots d'excuses quand je réalise ma confusion entre la baraque à gauffres et la baraque à sang stationnée un peu plus loin.

Cette fois, pas de doute, je suis au bon endroit. L'accueil y est moins glacial, je devine que l'infirmière porte plus volontier des jarretières que des bigoudis. Elle me fait remplir de la paperasse, puis m'envoie chez le médecin.
Celui-ci, après m'avoir interrogé en large et en profondeur sur mes antécédents médicaux et sur ma vie sexuelle, me demande si j'ai moi-même des questions à lui poser. Comme je sens qu'il serait déplacé de le questionner à mon tour sur ses orientations sexuelles, je lui demande l'objet de l'autorisation que j'ai signé pour utiliser mon don de sang à une autre fin que thérapeutique.
Avec la même bonhomie honnête qui caractérise un politicien véreux ne voulant pas répondre à une question au sujet du financement de sa villa sur la côte, il m'explique que ce formulaire s'inscrit dans le cadre d'une harmonisation de la politique européenne de la santé. Cela aurait dû me mettre la puce à l'oreille.

Je sors de la cabine, je m'installe sur un fauteuil, et me fait introduire une veine par une reine de la piquouze. Je suis soudain alerté sur ma gauche par une petite dame au teint cendreux, qui entame une syncope. J'alerte l'infirmière, qui appelle sa collégue, qui court chercher le médecin, qui n'aurait jamais du autoriser la saignée devant la mine de crayon vomi de la syncopée. Il tente de se racheter en soulevant ses jambes au dessus de la tête, mais celle-ci confondant le secours avec une séance d'abdo, se contracte, ce qui a pour effet d'accentuer le malaise et l'affolement chez le personnel soignant.
J'interviens alors:
"Détendez-vous, relâchez vous, l'infirmière va oter votre poche", ce qui a pour effet immédiat de calmer la situation.

Je finis de remplir ma poche de sang dans la sérénité. Après la collation d'usage, et un exposé très intéressant de la part d'un codonateur sur les qualités gastronomiques respectives des différents centres de collecte de la métropole lilloise, je sors du camion, et retrouve la liberté avec le sentiment du devoir accompli.

Les rues commerçantes du centre ville s'offrent à ma flânerie, j'entends le carillon du beffroi tintinabuler dans le léger frimat du matin. Mon odorat est soudain flaté par l'odeur tentatrice de poulet à la broche s'échappant de la rotissoire du traiteur. Je m'approche conquis, l'appétit aiguisé , et c'est la stupeur. Je comprends maintenant l'objet du papier que le médecin m'a fait signer. En lettres écarlates au milieu des saucisses et autres andouilettes, une invite à la dégustation d'une nouveauté gastronomique:
"Boudin humain, 13€50 le kilo"

vendredi 11 août 2006

Le bibliothécaire, Larry Beinhart.


Ce "Thriller politique" n'est pas aussi réussi que Reality show, le précédent roman de Larry Beinhart, pourtant il applique la même recette: méler des faits d'actualité à la fiction, pour nous alerter sur la mise en place d'une pax americana liberticide.

Le héros du livre est David Goldberg, archiviste plutôt que bibliothécaire. Il est embauché au début du roman par Alan Stowe, milliardaire sentant sa fin arriver, pour trier des documents confidentiels. Il fait la rencontre par l'entremise du vieil industriel de Niobé, femme de barbouze, en tombe follement amoureux. Les ennuis commencent alors, le barbouze étant très jaloux et très méchant, et impliqué dans un complot visant à renverser l'issue incertaine de l'élection présidentielle.

Ce qui m'a déplu dans ce roman, c'est l'accumularion de clichés, de poncifs, et le manichéisme des personnages. De plus, l'auteur tente des digressions parfois décousues (Adam Smith et la main invisible, par exemple), ou cite des auteurs en dehors du contexte (Dumas? Montaigne?), donnant ainsi l'impression de vouloir se donner de la hauteur de pensée, alors que tout cela reste au ras de la vague.

Pourtant, je suis allé jusqu'au bout de ma lecture (en sautant il est vrai les pages sur lesquelles l'auteur essuie ses gros sabots glaiseux), et j'ai appris des choses intéressantes sur les coulisses d'une campagne présidentielle. Larry Beinhart a exercé la responsabilité de conseiller politique, nous est-il expliqué dans une note en fin d'ouvrage, et c'est la partie la plus intéressante du livre que celle dans laquelle nous est décrit la préparation des interventions des différents candidats à l'élection, les manipulations des médias, la maniére dont sont collectés les fonds de soutien, etc... On n'est pas loin d'être d'accord avec Platon sur les dérives de la démocratie.

C'est pour cela que je conseille la lecture du roman, si l'on n'est pas trop difficile sur la forme, pour nous éclairer sur certaines informations qui vont circuler en France pendant cette année électorale, et être moins dupe sur les informations relatives à des préparations d'attentats, ou encore sur les risques de hausse de la délinquence. La lecture du roman pourra jouer le rôle d'un rappel de vaccin efficace après la grosse fièvre d'il y a cinq ans.

mercredi 9 août 2006

Le plaisir dans l'attente, c'est l'attente de l'attente


Chaqu'un a goûté, à moins d'être un anachorète perdu au milieu du désert der Tartares, au déplaisir d'attendre à une caisse de super marché un après-midi de grande affluence.
Je suis, dans ces circonstances parfois saisi d'impatience, faisant, pour me donner contenance, de l'oeuil à ma montre avec insistance, étant sûr de ne pas me prendre une veste, ma montre étant plus aimable que certaines accortes caissières.
Mon agacement atteint son paroxisme lorsque je fréquente les caisses de Carrefour. Cette enseigne a mis au point un stratagème pour distinguer l'élite consommatrice du troupeau chaland, la carte pass. Cette carte permet de réduire le temps d'attente aux caisses, le principe étant d'ouvrir de nombreuses caisses réservées à l'élite, au détriment de la piétaille d'hypermarché.
Le plus incroyable, c'est que cela fonctionne. Tous, nous respectons ce réglement d'attendre à une caisse bondée, plutôt que d'engager notre caddy à la caisse voisine et libre, un peu à la manière du peuple aux Tuileries lors de la tourmente révolutionnaire, arrêté par un ruban représentant l'espace inviolable du pouvoir royal.
A ceci près que le commandement royal était considéré par la majorité du peuple comme légitime, alors qu'un rapide sondage m'a convaincu que le décret carrefourtien était jugé illégitime, voire inique.
Pourtant, que risquons nous à fréquenter illégalement une caisse pass? Au pire, une petite réprimande de la caissière devant notre aveu d'avoir oublié cette carte à la maison. Il m'étonnerait qu'au moment de payer le contenu du caddy dégueulant de marchandises, mon argent n'ait pas la même odeur que celui de la bourgeoise du seizième.
Je me dis que nous sommes mûrs pour toute sorte de totalitarisme, acceptant des règles injustes alors qu'il n'y a aucun risque à les enfreindre.

lundi 7 août 2006

Le doigté de Ry Cooder



J'aime écouter les chansons de Ry Cooder, Chris Isaak, ou encore Holden, surtout quand il fait chaud, par exemple les soirs du mois d'août, en sirotant un vin californien sur un transat chinois.
J'ai enfin découvert le point commun entre ces trois artistes: la guitare slide, une technique qui permet de faire couiner son instrument en tordant la note jusqu'à la rendre bleue. Pour cela, on glisse le doigt à l'intérieur d'une gaine de verre ou de métal, puis on fait glisser le doigt ainsi gainé le long des cordes de la guitare, et celles-ci s'inventent de nouveaux cris trés aigus par le truchement de ce va et vient du majeur, devenu plus glissanr que s'il avait pris un bain de vaseline.
J'avoue ne pas avoir de prédilection particulière pour les chansons de Bruel, mais je lui propose pour acquérir un nouveau fan, d'inventer le piano slide. Comme c'est moins facile de tordre les cordes d'un piano que de tordre le cou d'un canard, il faudra beaucoup travailler. Mais Bruel is Bruel, is'nt-he?

dimanche 6 août 2006

Discussion de salon


"Quand il fait chaud, il fait chaud".
Je ne savais pas quoi rajouter à cette évidence. Alors que j'avais cherché ma vie durant la vérité, sinon une vérité, je me suis rendu compte que ma coiffeuse proposait la réponse définitive à ma quête.
Elle m'avait massacré capillairement, ma patte gauche jouant au tape cul avec ma patte droite, sous l'oeuil goguenard de mon épi, qui dominait la situation.
A la fin des quinze minutes réglementaires, je m'empressais de refuser sa proposition de fixer ma coupe de cheveux avec du gel.
"Quand c'est raté, c'est raté", songé-je presque malgré moi, et je fus pris tout à coup d'une suée, je rentrais dans une autre dimension, je découvrais le secret de toute conversation avec l'autre.
J'osais alors, en sortant mon chéquier, un laborieux: "Quand il faut payer, il faut payer", et je vis un feu d'artifice éclater sous les cils de ma coiffeuse, je devinais de folles perspectives à venir dans mes relations avec les coiffeuses.

vendredi 4 août 2006

L'homme sans qualité, première partie, Robert Musil




Le héros du livre, Ulrich, est chargé par son altesse, prince de cacanie (l'empire austro-hongrois d'avant la première guerre mondiale) d'établir un inventaire des grandes pensées universelles pour la gloire de son souverain, dans le cadre de l'action parallèle (il faut contrer une cérémonie concurrente menée en Prusse).
C'est le point de départ d'un jeu de massacre, ou tout et son contraire est démontré puis réfuté.

Au fil des pages, j'ai retrouvé des sentiments que j'éprouvais enfant.
Par exemple, à tenter en vain de suivre les conversations des grands, ce mélange de perplexité devant des batailles conceptuelles qui me dépassaient, et cette admiration face à des constructions dialectiques qui se sont au fil du temps effondrées, à mesure que ma raison s'aiguisait, et que je me rendais compte de la futilité de ces conversations d'adultes.

Ou encore, dans l'opposition que Musil invente entre sens des réalités et sens du possible, il est possible d'y percevoir se qui distingue les raisonnements enfantins des idées d'adultes:
"l'homme doué de l'ordinaire sens des réalités ressemble à un poisson qui cherche à happer l'hameçon et ne voit pas la ligne, alors que l'homme doué de ce sens des réalités que l'on peut aussi nommer sens des possibilités traîne une ligne dans l'eau sans du tout savoir s'il y a une amorce au bout."
A l'intérieur du bocal que l'on se construit en quittant le monde de l'enfance, à l'abri du verre épais derrière lequel on se barricade en croyant devenir plus sensé, il suffit d'observer un enfant jouer, s'inventer un monde aux mille et une possibilités, pour connaître le regret de ce qu'on a perdu.

Enfin, de ce roman construit d'essais, émane une manière de poésie, à force de se faire côtoyer, parfois dans le même paragraphe, sinon la même phrase, les idées les plus contradictoires, et de cette juxtapositions naît une alchimie poétique, on s'envole petit à petit vers les profondeurs, et un nuage rigoureusement vague, nous transporte dans un autre univers.

Ce roman est le plus stimulant intellectuellement que j'aie lu depuis longtemps.Cerise sur le gâteau: il y a une deuxième partie.

mercredi 2 août 2006

Le crime


Il fait chaud, je méle mon bourdonnement à celui de mes soeurs, je suis folle. Attirée par l'odeur aigrelette d'urée et de sel, je me pose, remontant le bras en direction de l'aisselle, me dirigeant vers le nectar suintant des glandes sudoropares, pompant le suc à la base des poils. Alors l'ombre s'approche avec lenteur, et je décolle, puis me repose, l'ombre s'approche avec lenteur, et mes soeurs mélent leur bourdonnement au mien. Ennivrée par la curée, assomée par la moiteur, les sens en panne, l'ombre se fait plus rapide, l'envol plus lent, l'atterrissage plus lourd.
L'ombre m'atteint, me sonne, mon bourdonnement détonne au milieu de l'unisson, la symphonie à gagné en intensité, et j'en suis exclue, j'ai perdu le tempo, je perds le contact, je me perds.

lundi 31 juillet 2006

pensum


Ce matin en me levant, j'étais heureux: j'avais eu pendant la nuit une pensée originale, une pensée que personne n'avait eu avant moi. Il y a quelque chose de grisant à penser quelque chose que personne n'a pensé avant soi, du même ordre que cet élan de l'âme qui étreint un explorateur découvrant un paysage jamais contemplé avant lui par aucun oeuil humain.
Mais peu après, cette allégresse a laissé place à une angoisse diffuse, j'ai senti une vilaine petite pensée mesquine géner le confort douillet dans lequel la joie de ma pensée originale m'avait plongé: pouvais-je être certain de la singularité de cette pensée nocturne qui avait illuminé mon réveil?
La seule chose dont je pouvais être assuré, c'était que cette pensée singulière ne m'avait pas été transmise par une source extérieure, je l'avais créée de mes propres neurones, à la force de mes synapses. Mais à considérer les milliards d'êtres humains susceptibles d'élaborer des milliards d'idées par seconde, je fus bientôt convaincu que la probabilité que cette pensée originale qui faisait ma fierté quelques instants auparavant ait été pensée par un autre être humain en un autre lieu, à une autre époque, était finalement plus près de celle de l'événement certain que de l'événement impossible.
Je me résolus avec résignation à laisser s'échapper cette pensée de mon esprit, libérant la case dans laquelle je l'avais tenue prisonière, et me laissais pénétrer par les pensées des autres, jusqu'à me perdre, m'oublier, m'endormir.

dimanche 30 juillet 2006

bubbles dream


Nous cherchons parfois à isoler notre propre souffle de celui de l'univers, nous y parvenons le temps d'un songe, d'une illusion fugace, avant que n'éclate la bulle, puis l'espace nous infuse, nous avale et nous efface.

jeudi 27 juillet 2006

Du viagra dans la kangoo


J'étais désoeuvré hier après-midi, et la voiture de ma femme était sale. La coïncidence de ces deux états me conduisit à la décision de laver la kangoo.

Je commençais par l'intérieur, puis m'occupais de l'extérieur, à l'inverse de ces culturistes se mettant à la lecture des essais de Montaigne après leur séance de musculation. J'en vins à la derniere étape du nettoyage, le lustrage, et ce fut alors la découverte d'une sensation nouvelle. Au fur et à mesure que j'essuyais à l'aide d'une peau de chamoix les dernières gouttes d'eau perlant sur la carrosserie propre, que je carressais avec ardeur les courbes pleines de la voiture de mon épouse, je sentis monter en moi des pensées érotiques, qui se matérialisérent bientôt par un phénoméne physique, et me conduisirent à user du même stratagème éculé que Robert de Niro dans une célèbre scéne du film Raging Bull. Ce phénoméne était nouveau pour moi. Attention, je ne veux pas laisser croire par là que ma libido de quarantenaire est en berne, mais plutôt qu'elle n'avait jamais été alimentée jusqu'à cet instant précis par le contact d'un objet, fut ce celui d'une voiture aux formes gracieuses et généreuses. Et plus je lustrais, plus je sentais monter en moi cet état primesautier. J'en vins même à abandonner ma peau de chamoix, de peur de ne plus pouvoir contrôler mes actes.
Je dois avouer que s'est déclenché en moi suite à cette expérience une révolution profonde, une nouvelle manière d'apréhender certains de mes congénéres. Je ne pourrai plus jamais considérer ces lustreurs du dimanche du même oeuil désormais. Jusqu'à présent, ils suscitaient chez moi un vague mépris, pour ne pas dire de la pitié: je les considérais comme de pauvres larbins asservis à leur machine, sorte de robots victimes d'une société mécanisée, aliénés à une conception techniciste de la vie. Je sais maintenant que ce sont des libertins, des jouisseurs de la vie, des érotomanes du cheval machine.

mercredi 26 juillet 2006

Milton dans ma salade de fruit



Je goutais d'une salade de fruits, et je percevais un mélange diffus entre plaisir et souffrance. Les pêches, bananes et autres melons jouaient sur mes papilles leur mélodie entre douceur sucrée et acidité, tandis que mes aphtes jouaient les pyrhomanes.
Je tentais d'analyser ce qui m'était d'abord apparu comme un mélange vague et simultané de sensations, et je découvris que le plaisir attendu précédait de quelques instants la douleur redoutée. C'est alors que se posa à moi cette question essentielle: fallait-il aller jusqu'au bout du bol, ou jeter discrétement sur le gazon la cause de tant d'extases et d'ek-stases.

Je fus alors victime d'une hallucination: Milton Friedman, puis l'école de Chicago dans son ensemble, et finalement tous les théoriciens du choix rationnel apparurent devant mes yeux, et me commandèrent de mesurer le plus finement possible les deux sensations antagonistes en enfournant ce qui constituait potentiellement la bouchée ultime. J'obéis alors à ce qui m'apparut comme un ordre. L'éclair lancinant succéda une nouvelle fois à la douce sensation du sucre dans ma bouche. Et ce fut le plaisir qui l'emporta très légérement sur la douleur, suffisamment pour m'inciter à boire jusqu'à la dernière goutte le sirop qu'avait laissé au fond du bol les quartiers de fruits juteux.
C'est alors que me vint en tête cette idée terrible: je n'étais qu'un robot, un jouet au main d'un calculateur omniscient réduisant à zéro ma liberté d'action. Tout dans ce qui constituait le résultat d'une volonté de puissance de ma conscience d'interagir sur le monde objectif, d'aliéner le monde extérieur à ma subjectivité, n'étaient pourtant que le résultat d'une programmation subtile à l'aide de paramètres dont je ne maitrisais aucun des degrés de liberté.

Et de ce jour, je pris la décision définitive et irrévocable de ne plus manger de salade de fruits lors d'un épisode aphteux.

Pylône, William Faulkner


La toile de fond du roman est la description d'un meeting aérien au coeur des années 30 en Louisianne, ou dans un quelconque autre endroit du Sud des Etats Unis, ayant conservé les traces d'une présence française (la ville se nomme New Vallois, sa rue principale Grandlieu).
On découvre une kermesse se déroulant sur deux jours, à l'occasion de l'inauguration d'un nouvel aérodromme, dont le clou est constitué de courses auxquelles se livrent des rescapés de la grande boucherie, qui prolongent leur jeu de cache cache avec la mort.
Le pylone, c'est d'abord celui autour duquel les pilotes doivent virer au plus près pour tenter d'arracher aux concurrents les précieuses fractions de secondes qui leur permettront de décrocher un gain plus conséquent.
Mais c'est également, en contre point, cette Laverne, femme fatale qu'on imagine entre Lana Turner et Kim Novak, autour de laquelle gravitent les hommes du roman, à commencer par Roger Shumann et Jack Holmes, dont on ne sait lequel est le père de son garçonnet. Elle même doit l'ignorer, qui a choisi de donner à son fils le nom de l'un, le prénom de l'autre.
Mais Laverne n'est peut être pas le personnage central du roman, tant apparaît omniprésent le reporter sans nom, dont les meilleures intentions seront la source de la tragédie qui fera le régal de ses confrères charognards.

Il y a dans ce roman des pages de poèsie admirable, Faulkner étant un maître dans la description des personnages, des lieux, plus généralement des ambiances.
Quant à l'intrigue, on s'y laisse glisser tout doucement, au rythme des révélations de l'auteur, qui les distille au goutte à goutte, sans soucis chronologique, nous contraignant à de longues pauses éthyliques, qui nous permettent de reprendre notre souffle avant la montée vers la fin qu'on devine tragique dès les premières pages du livre.
C'est un roman magnifique, par la forme et le fond.

lundi 24 juillet 2006

Des corn flakes dans la salade.

Certaines personnes perçoivent les pensées secrétes qui nous habitent, grâce à une perception extrasensorielle exacerbée, une mise en alerte qui leur fait deviner les intentions secrétes derrière les actes les plus communs.

J'en fus témoin et victime pendant un torride déjeuner de famille, un dimanche de juillet.
Emmanuelle est un être merveilleux, auprès de qui il fait bon se trouver, tant émane de son âme une générosité, un dévouement, une attention de tous les instants. Mais comme tous les êtres d'exception, cette divine créature cache un terrible vice qui fait ressortir par contraste la pureté immaculée de ses intentions: elle trie.
C'est un tri trivial, comme nous en sommes tous coutumiers, mais qui m'exaspère au plus haut point: dans une salade composée, elle préfére garnir son assiette des différents éléments de la catégorie crudité légume, au détriment des glucides lents qui composent ces sommets de la gastronomie estivale.
Alors que je me précipitais pour me charger du service, et régaler tous les convives de ce met délicat, lors de ce funeste repas dominical, je vis le visage d'Emmanuelle se figer dans une expression me faisant craindre l'iminence d'un orage, tant les éclairs dont ses yeux se faisaient l'archer tentaient d'accrocher mes rétines afin de les carboniser.
Je ne comprenais pas ce brusque changement de météo, et ce cri primal qui m'assaillit brusquement: "Je me servirai toute seule!".
J'insistais donc, et ce fut le déferlement, la vague de fond qui emporte tout sur son passage en détruisant la digue, et qui se retire en laissant sur la plage les baleines échouées, agonisantes, au milieu de deux sentiments mélés, le soulagement après la fin de la catastrophe, et l'angoisse face au départ vers le grand nul part.

Elle savait dans son for intérieur que je cachais une pensée noire, que mon esprit corrompu guidait cet acte pourtant banal pour un être banal, qui est de faire le service à table. Mais ses antennes, qui l'avaient mise en alerte, ne l'avaient pas renseigné sur le mobile de cette action. Ce qui avait guidé ma volonté de servir tous mes commensaux, c'était la répugnance qui me saisissait quand je voyais les poignets rongés d'exéma d'Isabelle. Je craignais la dissémination de quelque substance impropre à la consommation au milieu de la salade.

J'avais réalisé que j'étais un livre ouvert pour l'amour de ma vie, mais ouvert à la mauvaise page.

Du lisse et du rugueux

Il est confortable pour l'esprit humain de ranger le genre humain en catégories, puis sous catégories, ad vitam eternam: les petits et les grands, puis les petits bruns et les petis blonds, puis les petits bruns moustachus et les petits bruns imberbes, enfin les petits bruns moustachus et ventrus et les petits bruns moustachus au ventre plat.
Certaines catégorisations possèdent des frontières plus floues que d'autres: il peut parfois être ardu de partager l'humanité en hommes et femmes, par exemple, certains hommes étant également femmes (et vice versa), ou encore cetains êtres humains n'étant d'aucune de ces deux catégories (je renvoie pour ceux qui tiendraient à prolonger cette réflexion à l'excellent ouvrage de Monsieur Eugenides, "Middlesex", qui traite entre autres de ce sujet).


Cette difficulté tient souvent au choix du bon critère pour effectuer la catégorisation.


Ainsi, un partage de l'humanité entre idéalistes et matérialistes (ou encore spiritualistes et empiristes) se fondera sur la conception positive ou négative que l'individu aura du lisse et du rugueux.
L'esprit attiré vers les hauteurs himalayennes aura tendance a envisager le lisse d'une valeur plus élevée que le rugueux, allant même jusqu'à attacher une valeur quasi divine à un monolythe lisse (je renvoie à la scéne d'ouverture d'un film de série B dont le titre m'échappe, où sur un fond de musique de Richard Strauss, on voit une troupe de primates se prosterner devant un parallélipipède rectangle en bakélyte).
Il en va tout autrement pour l'âme simple, ancrée au calme des vallées, qui associera une valeur supérieure au rugueux, le lisse restant attaché à la surface des plaques de verglas cause des innombrables chutes dont il fut victime dans sa jeunesse, puis dans son âge adulte, ou encore le lisse étant associé au miroir qui lui renvoie tous les matins l'image de ce petit bonhomme brun moustachu et ventru.

Mais il serait pourtant hatif de vouloir conclure que tout petit homme brun moustachu et ventru est incapable d'élèvation de l'âme, et de croire que parceque le viking est grand, blond, chevelu et abdominalement bien doté, que pour toutes ces raisons, il serait plus près de l'approche kantienne du noumène que de l'approhe hégelienne de la phénoménologie de l'esprit.

vendredi 21 juillet 2006

Tout fout l'camp


Il en est des institutions comme des meubles hors d'usage.
La métamorphose de la vieille penderie en vaisselier flambant neuf, la transformation de l'austère machine à coudre de Grand-mère en caverne d'Ali Baba, où l'on trouve péle-méle la trousse à pharmacie, le botin et la vieille prune distillée au temps de sa jeunesse par la généreuse légataire, toutes ces modifications ont pour but de prolonger la vie de structures dont l'usage premier n'a plus court de nos jours.
Faisons le parallèle avec l'armée: son but premier était l'étripage en technicolor monochrome rubis de l'ennemi héréditaire, à la pointe de la hallebarde, puis de la baillonnette, enfin du couteau de Rambo. A quoi assistons-nous maintenant?: à un détournement de cette noble tradition, les militaires devenant maintenant de gentils animateurs de camp de vacances, au sourire de soeur Emmanuelle, dont le rôle est moins celui d'égorger les compagnes, que de secourir la veuve et l'orphelin.

jeudi 20 juillet 2006

Des fourmis et des hommes

Le vieil homme appela sa femme.
Il observait à ses pieds une fourmie. Elle portait une mouche. C'était une charge considérable. Elle stoppa sa course, une brindille lui barrant le passage.
L'homme appela sa femme à nouveau.
La fourmie avait découvert un moyen de contourner l'obstacle. Elle dut déposer à trois reprises son fardeau, mais elle le reprenait chaque fois avec obstination. Puis la route désormais dégagée, elle disparut bientôt, entre ailleurs et nulle part.
L'homme renonça à appeler une troisième fois sa femme.

mercredi 19 juillet 2006

Sucré et pas salé



Tout est permis à qui a des yeux et un nez, hormis l'essentiel.
La consommation est autorisée, à condition de ne pas douter.
Passe ton chemin, petite abeille butineuse.
Voici la bouche de l'ogre.

mardi 18 juillet 2006

des ombres



Frère humain, sois certain de ton importance.
Pour ton opossum, tu n'es que l'ombre de ton ombre.
Mais pour ton petit canard jaune, au milieu de ta baignoire, tu surpasses Poséïdon, déclanchant tempêtes et ouragans au moindre mouvement de ton orteil.