Je lis "The lost", admirable livre de Daniel Mendelsohn, dans sa version originale. Mon niveau en anglais étant ce qu'il est, je vérifie certains passages avec la version française. J'ai été surpris de constater que les deux versions différaient sur des détails.
Exemple 1:
M Grossbard, rescapé de la Shoah, raconte combien les Allemands ont été cruels. Puis il explique qu'il ne pourra jamais oublié ce qu'ont fait les français (on comprend à la fin de l'intervention que celui-ci évoque l'affaire Dreyfus).
Version anglaise:
"The French? I repeated, not quite making the connection. I looked across the table at Matt, who grinned. Our father doesn't like the French, who, he would say with a sneer, never won a war but always had great undergrounds. Had Mr. Grossbard, in his wanderings after the Holocaust, been ill treated by the French?"
Version française:
"Les Français? ai-je répété, incapable de faire le lien. J'ai regardé de l'autre côté de la table Matt qui souriait. M Grossbard, au cours de son errance après l'Holocauste avait-il été maltraité par les Français?".
Voici comment l'éditeur Flammarion censure le texte anglais pour ne pas indisposer le lectorat français.
Plus subtil dans l'art de plaire au public français, l'éditeur fait aussi des rajouts par rapport à l'édition américaine. Ainsi, un peu plus loin:
Exemple 2:
Version anglaise:
"We talked for only a few minutes that day when I first visited her, and at the end of our conversation she fixed me with one of those sudden, intense gazes of hers and said, in her low, slightly gravely voice, But of course you must come here, it would be an embarras de richesses!"
Version française:
"Nous n'avons parlé que quelques minutes ce jour-là quand je lui ai rendu visite pour la première fois, et à la fin de la conversation (qu'elle parsemait, comme elle aime le faire, d'expressions en français, langue qu'elle adore), elle m'a fixé d'un de ses regards soudains et intenses et elle a dit de sa voix basse et légèrement râpeuse, Mais bien sûr que vous devez venir ici, ce serait un embarras de richesse!".
Assurément, ce texte n'avait pourtant pas besoin de ces "améliorations" ...
gigolette au muscadin
Aucun ingrédient, aucun ustensile.
dimanche 13 mars 2011
dimanche 6 février 2011
Effondrement, Horacio Castellanos Moya.
Ce roman, c’est d’abord le portrait d’une femme, Dona Lena, qui empoisonne à cause de son caractère de cochon la vie de sa fille, de son mari, et plus largement de tout son entourage.
Le livre s’ouvre sur une scène de ménage inoubliable : Dona Lena, l’épouse acariâtre, a décidé d’empêcher son mari, Erasmo, d’être présent au mariage de leur fille, Teti. Elle reproche en effet à celle-ci d’épouser un salvadorien trop vieux pour elle, et peut-être, pire que tout, communiste !. Cette première partie est entièrement dialoguée, sur le modèle d’une pièce de théâtre.
Dans la deuxième partie, qui se déroule quelques années après la première scène, on va suivre sous la forme d’un échange épistolaire, principalement entre la fille et son père, les répercussions de la « guerre du football », guerre qui opposa le Salvador et le Honduras, sur leurs vies de chaque côté de la frontière. En effet, Teti, hondurienne de naissance, est partie vivre avec son mari au Salvador, et elle voit monter avec angoisse la tension entre son pays d’origine et son pays d’adoption, jusqu’au conflit entre les deux pays.
Enfin, dans la dernière partie, sous la forme du témoignage du domestique de Dona Lena, on découvre, à la façon d’un long épilogue, ce que sont devenus les différents personnages trente ans plus tard, au début des années 90.
Ce roman sort des sentiers battus par sa construction. En effet, en à peine 200 pages, l’auteur n’a pas hésité à se faire succéder trois genres littéraires bien distincts. Ce qui sert à lier l’ensemble, c’est bien sûr le personnage principal, archétype du fléau familial Dans la première partie, on aura un contact direct avec cette boule de haine qu’est devenue Dona Lena. On va recevoir en pleine face ses bordées d’injures, sa violence hystérique. Puis c’est avec soulagement que dans les deux autres parties, on évitera son contact direct. Comme si l’auteur, pris de pitié pour son lecteur, avait choisi de l’épargner. S’offre alors à nous une longue période de répit, pendant laquelle l’auteur va achever de ciseler la statue de cette asociale atrabilaire, digne de figurer au panthéon de nos pires cauchemars en littérature.
Cette histoire, c’est la chronique d’une vie gâchée par la méchanceté. Comment une femme, qui possède les conditions matérielles pour vivre très confortablement, se laisse dévorer par le ressentiment. A la fin du roman, le contraste est saisissant entre la joie simple du vieux domestique, ravi de fêter avec sa famille sa part d’héritage, l’humble cabane que lui a laissée Dona Lena, et la fin triste d’une vipère fortunée, morte dans la solitude après qu’elle ait fait le vide autour d’elle. Mais ce roman vaut aussi par la description du contexte social, politique, par la manière caustique dont l’auteur réussit à mêler la grande Histoire à la vie de ses personnages.
Le livre s’ouvre sur une scène de ménage inoubliable : Dona Lena, l’épouse acariâtre, a décidé d’empêcher son mari, Erasmo, d’être présent au mariage de leur fille, Teti. Elle reproche en effet à celle-ci d’épouser un salvadorien trop vieux pour elle, et peut-être, pire que tout, communiste !. Cette première partie est entièrement dialoguée, sur le modèle d’une pièce de théâtre.
Dans la deuxième partie, qui se déroule quelques années après la première scène, on va suivre sous la forme d’un échange épistolaire, principalement entre la fille et son père, les répercussions de la « guerre du football », guerre qui opposa le Salvador et le Honduras, sur leurs vies de chaque côté de la frontière. En effet, Teti, hondurienne de naissance, est partie vivre avec son mari au Salvador, et elle voit monter avec angoisse la tension entre son pays d’origine et son pays d’adoption, jusqu’au conflit entre les deux pays.
Enfin, dans la dernière partie, sous la forme du témoignage du domestique de Dona Lena, on découvre, à la façon d’un long épilogue, ce que sont devenus les différents personnages trente ans plus tard, au début des années 90.
Ce roman sort des sentiers battus par sa construction. En effet, en à peine 200 pages, l’auteur n’a pas hésité à se faire succéder trois genres littéraires bien distincts. Ce qui sert à lier l’ensemble, c’est bien sûr le personnage principal, archétype du fléau familial Dans la première partie, on aura un contact direct avec cette boule de haine qu’est devenue Dona Lena. On va recevoir en pleine face ses bordées d’injures, sa violence hystérique. Puis c’est avec soulagement que dans les deux autres parties, on évitera son contact direct. Comme si l’auteur, pris de pitié pour son lecteur, avait choisi de l’épargner. S’offre alors à nous une longue période de répit, pendant laquelle l’auteur va achever de ciseler la statue de cette asociale atrabilaire, digne de figurer au panthéon de nos pires cauchemars en littérature.
Cette histoire, c’est la chronique d’une vie gâchée par la méchanceté. Comment une femme, qui possède les conditions matérielles pour vivre très confortablement, se laisse dévorer par le ressentiment. A la fin du roman, le contraste est saisissant entre la joie simple du vieux domestique, ravi de fêter avec sa famille sa part d’héritage, l’humble cabane que lui a laissée Dona Lena, et la fin triste d’une vipère fortunée, morte dans la solitude après qu’elle ait fait le vide autour d’elle. Mais ce roman vaut aussi par la description du contexte social, politique, par la manière caustique dont l’auteur réussit à mêler la grande Histoire à la vie de ses personnages.
samedi 22 janvier 2011
Les anonymes, R. J. Ellory.
L’inspecteur Miller, épaulé par Roth, enquête sur une série de meurtres à Washington. Il semblerait qu’il s’agisse des victimes d’un serial killer, le tueur au ruban. Après quelques investigations, il va se rendre compte que les victimes n’ont pas d’identité, d’où le titre du roman. Ce qui promettait d’être un roman policier va alors se transformer en roman d’espionnage.
On retrouve les qualités et les défauts des précédents romans d’Ellory.
Commençons par la principale critique : la fin du roman est complètement ratée, comme pour « Seul le silence », et dans une moindre mesure « Vendetta ». C’est comme un énorme gâteau, duquel on s’attend à ce que sorte une magnifique pin-up en bas résilles, et qui s’écraserait sur lui-même comme un soufflet sorti du four.
Alors pourquoi lire un tel roman ?
Tout simplement pour les 650 premières pages, à couper le souffle. Car les qualités déjà perceptibles dans ses deux précédents romans se confirment d’une manière éclatante. Une narration au cordeau, une manière de harponner le lecteur tout bonnement ahurissante. Une fois commencée, il est impossible de penser à autre chose que cette histoire, cela tourne à l’obsession. Très problématique lorsqu’on ouvre le livre à 23 heures ; il vaut mieux ne pas avoir prévu d’être frais et dispos le lendemain.
Ellory a un talent de conteur exceptionnel. Il implique son lecteur au-delà du convenable, il le force à vivre l’action. Ainsi, à plusieurs reprises, il livre le dénouement d’une scène deux trois pages à l’avance : cela a pour effet de créer un état de haute tension chez le lecteur, impuissant devant l’inexorabilité de la catastrophe annoncée. C’est un truc de sorcier, d’une efficacité extraordinaire.
Alors, voici mon conseil : vous allez chez le libraire, ou à la médiathèque de votre quartier. Vous ressortez avec l’ouvrage, et sur le chemin du retour, vous arrachez les vingt dernières pages, comme on effeuille les marguerites (je sais, ce n’est pas gentil pour les futurs emprunteurs), et vous rentrez à la maison avec un pur chef d’œuvre.
On retrouve les qualités et les défauts des précédents romans d’Ellory.
Commençons par la principale critique : la fin du roman est complètement ratée, comme pour « Seul le silence », et dans une moindre mesure « Vendetta ». C’est comme un énorme gâteau, duquel on s’attend à ce que sorte une magnifique pin-up en bas résilles, et qui s’écraserait sur lui-même comme un soufflet sorti du four.
Alors pourquoi lire un tel roman ?
Tout simplement pour les 650 premières pages, à couper le souffle. Car les qualités déjà perceptibles dans ses deux précédents romans se confirment d’une manière éclatante. Une narration au cordeau, une manière de harponner le lecteur tout bonnement ahurissante. Une fois commencée, il est impossible de penser à autre chose que cette histoire, cela tourne à l’obsession. Très problématique lorsqu’on ouvre le livre à 23 heures ; il vaut mieux ne pas avoir prévu d’être frais et dispos le lendemain.
Ellory a un talent de conteur exceptionnel. Il implique son lecteur au-delà du convenable, il le force à vivre l’action. Ainsi, à plusieurs reprises, il livre le dénouement d’une scène deux trois pages à l’avance : cela a pour effet de créer un état de haute tension chez le lecteur, impuissant devant l’inexorabilité de la catastrophe annoncée. C’est un truc de sorcier, d’une efficacité extraordinaire.
Alors, voici mon conseil : vous allez chez le libraire, ou à la médiathèque de votre quartier. Vous ressortez avec l’ouvrage, et sur le chemin du retour, vous arrachez les vingt dernières pages, comme on effeuille les marguerites (je sais, ce n’est pas gentil pour les futurs emprunteurs), et vous rentrez à la maison avec un pur chef d’œuvre.
mercredi 22 décembre 2010
HHhH, Laurent Binet.
On aurait pu croire que ce livre raconte l’assassinat d’Heydrich par des résistants praguois. Mais une fois la lecture achevée, il s’agirait plutôt de l’assassinat d’Heydrich par Gabcik, Kubis, Valcik, la famille Moravec, Libena Fafek, les Novak, Svatos, Kelenka, et tous les autres. Le projet du livre est clairement annoncé dès le titre, par l’acronymique HHhH : ressusciter la petite histoire, celle avec un petit h, celle des vies effacées, noyées dans l’océan de la grande Histoire : « […] je tremble de culpabilité en songeant aux centaines, aux milliers de ceux que j’ai laissés mourir anonymes, mais je veux penser que les gens existent même si on n’en parle pas. ».
Ainsi, Laurent Binet va user de tous les moyens possibles pour sauver de l’oubli ces héros anonymes. A chaque fois qu’il lui prendrait la tentation, par soucis de faire « vrai », de trousser un dialogue, d’imaginer un décor, une situation, il sape l’invention romanesque pour toujours revenir au factuel. Morts une première fois à cause d’une trahison, c’est la mémoire de ses héros qu’il se refuse à trahir une seconde fois, en les transformant en personnages de fiction.
Une autre trouvaille de l’auteur est la manière dont il se met en scène en train d’écrire le livre. Ses visites et ses impressions sur la Prague actuelle, ses discussions avec ses amis à propos de l’avancement de son livre, ses découragements face à la difficulté de la tâche, tout cela contribue à renforcer par un puissant effet de réel le propos principal. En se projetant lui-même au cœur de l’histoire, il y ajoute un supplément d’incarnation qui déteint à chaque page du livre.
Mais malgré sa forme originale, le pacte est entièrement rempli avec le lecteur. J’ai appris énormément de choses, bien sûr sur l’attentat lui-même, mais aussi sur l’histoire de la Tchécoslovaquie, ou sur la shoah par balles et les einsatzgruppen.
On a du mal à catégoriser ce livre (ce n’est certainement pas un roman comme annoncé sur la couverture), mais on peut le ranger sans aucun doute dans le rayon des réussites de la dernière rentrée littéraire.
Ainsi, Laurent Binet va user de tous les moyens possibles pour sauver de l’oubli ces héros anonymes. A chaque fois qu’il lui prendrait la tentation, par soucis de faire « vrai », de trousser un dialogue, d’imaginer un décor, une situation, il sape l’invention romanesque pour toujours revenir au factuel. Morts une première fois à cause d’une trahison, c’est la mémoire de ses héros qu’il se refuse à trahir une seconde fois, en les transformant en personnages de fiction.
Une autre trouvaille de l’auteur est la manière dont il se met en scène en train d’écrire le livre. Ses visites et ses impressions sur la Prague actuelle, ses discussions avec ses amis à propos de l’avancement de son livre, ses découragements face à la difficulté de la tâche, tout cela contribue à renforcer par un puissant effet de réel le propos principal. En se projetant lui-même au cœur de l’histoire, il y ajoute un supplément d’incarnation qui déteint à chaque page du livre.
Mais malgré sa forme originale, le pacte est entièrement rempli avec le lecteur. J’ai appris énormément de choses, bien sûr sur l’attentat lui-même, mais aussi sur l’histoire de la Tchécoslovaquie, ou sur la shoah par balles et les einsatzgruppen.
On a du mal à catégoriser ce livre (ce n’est certainement pas un roman comme annoncé sur la couverture), mais on peut le ranger sans aucun doute dans le rayon des réussites de la dernière rentrée littéraire.
lundi 20 décembre 2010
Sukkwan Island, David Vann.
Sukkwan, c’est une île d’Alaska. Un père, Jim, et son fils de treize ans, Roy, ont décidé d’y passer l’hiver, pour tenter de renouer des liens rompus après un divorce. Au cœur du grand nord américain, ils comptent vivre dans une simple cabane en rondins des fruits de leur chasse et de leur pêche. On comprend très tôt, dès les premières pages, que cette histoire tournera mal ; et pourtant, le dénouement tragique nous cueille complètement par surprise aux deux tiers du livre, exactement à la page 113, et on finit la lecture du roman comme hébété, abasourdi, groggy.
C’est un roman puissant, qui déclenche un fort sentiment mêlé d’attraction et de répulsion. On voudrait s’arracher à cette histoire, qu’on devine nous mener jusqu’à cette bête tapie au fond de l’âme humaine, mais l’envie de voire le diable en face est la plus forte. Alors on ravale la boule de bile, on continue la lecture malgré la nausée, et on accepte que la laideur porte en elle sa part de beauté.
La nature omniprésente est emblématique de cet antagonisme. Source possible de quiétude, accordant au plaisir de sa contemplation le réconfort de sa prodigalité, c’est pourtant elle qui commande à la destinée du héros, le transformant en simple jouet de ses caprices. On ne peut s’empêcher d’y voire l’allégorie d’une nature souveraine, reprenant ses droits face à l’homme rendu fou par son hybris. Le personnage principal, venu retrouver loin de tout confort le sens de la vie, cherche en même temps continuellement à lutter contre Gaïa plutôt qu’à se soumettre à ses lois. Ainsi, ses longues promenades qui pourraient être l’occasion d’une harmonie retrouvée se transforment inexorablement en chemin de croix qui le conduisent au seuil de l’hypothermie.
C’est aussi le roman de la confiance trahie. La tromperie est omniprésente, comme si la seule possibilité de communication entre les êtres reposait sur le mensonge. Et les seuls moments de sincérité, quand Jim se confie dans le silence de la nuit, font naître plutôt la terreur que le réconfort. Le fond du livre est constitué d’un pessimisme au-delà du pessimisme, où tout se cogne, sans que rien jamais ne se résolve dans la simplicité.
Cette même brutalité est présente dans le style de l’auteur, où aucune place n’est laissée à l’analyse. Tout est consigné plutôt que raconté, c’est au lecteur de se faire l’interprète des sentiments. On ne peut pas s’empêcher de penser à « La route », à cause de ces phrases sèches, directes, qui dessinent plutôt qu’elles ne colorient les paysages naturels ou psychologiques.
Même si on n’atteint pas la hauteur métaphysique du chef d’œuvre de Mc Carthy, David Vann fait partie d’une famille d’écrivains, tel Gérard Donovan, qui perpétuent avec talent cette tradition de la littérature américaine, qui redonne à l’homme sa place dans l’univers, petite chose microscopique à l’échelle cosmique. La dernière page du roman de David Vann m’a renvoyé aux dernières lignes de Martin Eden : « Il avait sombré dans la nuit. Et au moment même où il le sut, il cessa de le savoir ». J’y vois comme une manière d’hommage au grand ancêtre.
C’est un roman puissant, qui déclenche un fort sentiment mêlé d’attraction et de répulsion. On voudrait s’arracher à cette histoire, qu’on devine nous mener jusqu’à cette bête tapie au fond de l’âme humaine, mais l’envie de voire le diable en face est la plus forte. Alors on ravale la boule de bile, on continue la lecture malgré la nausée, et on accepte que la laideur porte en elle sa part de beauté.
La nature omniprésente est emblématique de cet antagonisme. Source possible de quiétude, accordant au plaisir de sa contemplation le réconfort de sa prodigalité, c’est pourtant elle qui commande à la destinée du héros, le transformant en simple jouet de ses caprices. On ne peut s’empêcher d’y voire l’allégorie d’une nature souveraine, reprenant ses droits face à l’homme rendu fou par son hybris. Le personnage principal, venu retrouver loin de tout confort le sens de la vie, cherche en même temps continuellement à lutter contre Gaïa plutôt qu’à se soumettre à ses lois. Ainsi, ses longues promenades qui pourraient être l’occasion d’une harmonie retrouvée se transforment inexorablement en chemin de croix qui le conduisent au seuil de l’hypothermie.
C’est aussi le roman de la confiance trahie. La tromperie est omniprésente, comme si la seule possibilité de communication entre les êtres reposait sur le mensonge. Et les seuls moments de sincérité, quand Jim se confie dans le silence de la nuit, font naître plutôt la terreur que le réconfort. Le fond du livre est constitué d’un pessimisme au-delà du pessimisme, où tout se cogne, sans que rien jamais ne se résolve dans la simplicité.
Cette même brutalité est présente dans le style de l’auteur, où aucune place n’est laissée à l’analyse. Tout est consigné plutôt que raconté, c’est au lecteur de se faire l’interprète des sentiments. On ne peut pas s’empêcher de penser à « La route », à cause de ces phrases sèches, directes, qui dessinent plutôt qu’elles ne colorient les paysages naturels ou psychologiques.
Même si on n’atteint pas la hauteur métaphysique du chef d’œuvre de Mc Carthy, David Vann fait partie d’une famille d’écrivains, tel Gérard Donovan, qui perpétuent avec talent cette tradition de la littérature américaine, qui redonne à l’homme sa place dans l’univers, petite chose microscopique à l’échelle cosmique. La dernière page du roman de David Vann m’a renvoyé aux dernières lignes de Martin Eden : « Il avait sombré dans la nuit. Et au moment même où il le sut, il cessa de le savoir ». J’y vois comme une manière d’hommage au grand ancêtre.
dimanche 14 novembre 2010
Cadres noirs, Pierre Lemaitre
Alain Delambre, un "senior", ancien DRH à la recherche d'emploi, alterne depuis quatre ans petits boulots et galères. Il n'y croit plus, jusqu'au moment où il se retrouve de manière improbable sur la short liste pour un poste de rêve. Il va alors mettre tous les atouts de son côté pour l'ultime épreuve de recrutement. Mais lorsqu'il va découvrir qu'il sert de faire valoir à une concurrente déjà choisie, Delambre va partir en vrille, et déclencher sa guerre personnelle contre une multinationale.
Ce roman fait penser par le thème qu'il traite au "couperet" de Westlake, ou encore à "Un petit boulot" de Levinson. On y retrouve la même verve ironique pour dénoncer les ravages d'une société où la fortune d'une petite caste se bâtit sur la misère des précaires et autres "travailleurs pauvres".
J'ai beaucoup aimé chez Pierre Lemaitre sa maîtrise dans la manière de camper ses personnages. Il nous décrit toute une galerie de caractères, à la manière d'un moraliste des temps modernes. Avec un sens aigu de l'observation, un trait incisif, il brosse des portraits qui pourraient figurer dans tous les albums de famille. Par exemple, voici de quelle manière on fait la connaissance d'une des deux filles du personnage principal:
"Mathilde est professeur d'anglais, c'est une fille très normale. Elle entretient une passion inexplicable pour la vie quotidienne. Ça l'enthousiasme de faire les courses, d'imaginer ce qu'elle va préparer à manger, de penser, huit mois plus tôt, à trouver une location pour les vacances, de se souvenir du prénom des enfants de toutes ses copines, des dates de naissance de tout le monde, de planifier ses grossesses. Cette facilité à remplir sa vie me stupéfie. L'exaltation que lui procure la gestion de la banalité a quelque chose de réellement fascinant."
C'est un très bon roman, qui traite avec beaucoup d'humour de l'exploitation de l'homme par l'homme.
Ce roman fait penser par le thème qu'il traite au "couperet" de Westlake, ou encore à "Un petit boulot" de Levinson. On y retrouve la même verve ironique pour dénoncer les ravages d'une société où la fortune d'une petite caste se bâtit sur la misère des précaires et autres "travailleurs pauvres".
J'ai beaucoup aimé chez Pierre Lemaitre sa maîtrise dans la manière de camper ses personnages. Il nous décrit toute une galerie de caractères, à la manière d'un moraliste des temps modernes. Avec un sens aigu de l'observation, un trait incisif, il brosse des portraits qui pourraient figurer dans tous les albums de famille. Par exemple, voici de quelle manière on fait la connaissance d'une des deux filles du personnage principal:
"Mathilde est professeur d'anglais, c'est une fille très normale. Elle entretient une passion inexplicable pour la vie quotidienne. Ça l'enthousiasme de faire les courses, d'imaginer ce qu'elle va préparer à manger, de penser, huit mois plus tôt, à trouver une location pour les vacances, de se souvenir du prénom des enfants de toutes ses copines, des dates de naissance de tout le monde, de planifier ses grossesses. Cette facilité à remplir sa vie me stupéfie. L'exaltation que lui procure la gestion de la banalité a quelque chose de réellement fascinant."
C'est un très bon roman, qui traite avec beaucoup d'humour de l'exploitation de l'homme par l'homme.
mardi 31 août 2010
Inscription à :
Messages (Atom)
