vendredi 22 décembre 2006

Metrum, boulum, dodum.


"Je doute que toute la philosophie du monde parvienne à supprimer l'esclavage: on en changera tout au plus le nom. Je suis capable d'imaginer des formes de servitude pires que les nôtres, parce que plus insidieuses: soit qu'on réussisse à transformer les hommes en machines stupides et satisfaites, qui se croient libres alors qu'elles sont asservies, soit qu'on développe chez eux, à l'exclusion des loisirs et des plaisirs humains, un goût du travail aussi forcené que la passion de la guerre chez les races barbares. A cette servitude de l'esprit, ou de l'imagination humaine, je préfére encore notre esclavage de fait."

Mémoires d'Hadrien, Marguerite Yourcenar.

mardi 19 décembre 2006

Hadrien en spoutnik.


"Peu de mois après la grande crise, j'eus la joie de voir se reformer au bord de l'Oronte la file des caravanes; les oasis se repeuplaient de marchands commentant les nouvelles à la lueur de feux de cuisine, rechargeant chaque matin avec leurs denrées, pour le transport en pays inconnu, un certain nombre de pensées, de mots, de coutumes bien à nous, qui peu à peu s'empareraient du globe plus sûrement que des légions en marche."

Marguerite Yourcenar.

samedi 18 novembre 2006

Aux victimes de tout poil.


"Soyez bon soldat, c'est vraiment gagné à coup sûr. Il n'y a pas de plus beau brevet; mauvaise tête mais bon soldat; magnifique! Salaud mais bon soldat: admirable! Il y a aussi le simple soldat: ni bon ni mauvais, enrôlé là-dedans parce qu'il n'est pas contre. [...] Il a été en troupe, en compagnie, en armée, mais maintenant il y est, il est seul. [...] C'est le moment où il vient d'être étripé avec une baïonnette pleine de graisse d'armes, où il voit sortir du trou de son ventre l'accouchement mortel de ses tripes fumantes qui veulent essayer de vivre hors de lui comme un Dieu séparé [...]; à ce moment-là il connaît la vérité. [...]
Il est déjà sur les bords d'où l'on ne revient pas; le jeu s'est joué. Tout le jeu de la guerre se joue sur la faiblesse du guerrier."
Jean GIONO, Recherche de la pureté.

L'escroquerie de la commémoration, c'est le mensonge de leur discours:
"Pour qu'ils ne soient pas morts pour rien."
Les manchots ne décorent pas les survivants: il leur faut leurs deux bras pour décider les guerres, vendre les canons, et accrocher les médailles.

vendredi 20 octobre 2006

Les trois âges du père Noël.


Pour un enfant de deux ans, tous les êtres humains affublés d'un manteau rouge et d'une barbe blanche sont Le père Noël.
Puis au delà de l'apparence se construit le concept du père Noël, et vers l'âge de cinq ans, il n'existe plus qu'un Le père Noël exhilé au fin fond de sa Laponie, Idée platonicienne dont les pères Noël de supermarché ne sont que de pâles représentations.
Enfin vient l'âge du crépuscule de l'Idole, le refus de la croyance en l'existence d'un arrière monde, la PS2 ici et maintenant, et à sept ans, Santa Klaus est rangé dans la malle aux renoncements, à côté de la souris verte, du bon dieu et de son fils.

lundi 9 octobre 2006

Viol d'un des sens.

Les sens de la mise à distance, l'ouïe et la vue, s'opposent aux autres sens en celà qu'ils permettent la perception du monde sans contact direct avec la matière.
Mais ce qui les distingue pourtant de façon radicale l'un de l'autre, c'est la possibilité de les mettre en veilleuse ou non. Pour ne pas voir, il suffit de fermer les yeux, ou de détourner le regard. Il est impossible de se fermer les oreilles, au mieux peut-on, bon an mal an, se les boucher. Quand à détourner l'écoute...
On peut s'en convaincre en subissant une télévision allumée. Si le son est coupé, on peut ne pas s'apercevoir qu'elle est allumée. Par contre, dès que le son surgit, on devient captif des émissions de l'appareil.
Notre président adoré, pour fustiger l'ennemi de l'intérieur, ne mettait-il pas en avant le bruit et l'odeur? Nous ne pouvons rien contre certaines intrusions, se couper le nez et les oreilles n'y changerait rien.
Les religions l'ont bien compris, qui n'ont de cesse pour asseoir leur pouvoir, de rythmer la vie du peuple aux chants du muezzin, ou en tapant la cloche. Inonder l'ouïe, c'est rendre les cerveaux captifs. Analyser le bruit, c'est découvrir les sources de notre aliénation.
Nous sommes anesthésiés par les pollutions sonores, assommés et soumis sans échappatoire. J'ai le souvenir d'une grève des poids lourds, il y a une dizaine d'années, qui avaient bloqués tout le transport routier. En sortant de mon appartement, j'avais eu le sentiment étrange d'habiter une autre planète, avant de réaliser que je redécouvrais le bonheur du silence.

lundi 2 octobre 2006

Banane ou asperge?


J'ai lu un article relatif au dressage des filles de bonne famille. Ces futures domestiques sont élevées dans un cadre verdoyant, au coeur des montagnes suisses. Leur sont prodiguées toutes sortes de soins, notamment une formation relative à la bienséance lors des repas.
En particulier, comment faut-il s'y prendre pour déguster certains mets délicats? J'ai appris que la banane doit être consommée à l'aide de la fourchette et du couteau, alors que la goutteuse asperge peut être conduite aux lèvres à la main, sans chichi, comme dirait Bernadette.

Mais qu'est ce qui distingue l'asperge de la banane?
Certains répondent la taille. A l'évidence, ce critère ne peut être pris en compte: il existe de petites bananes n'atteignant pas la taille d'une grosse asperge. Or, cette règle inflexible qui interdit la prise en main de la banane ne peut procéder d'un relativisme mou, on l'admettra.

D'autres pensent tenir le bon bout en comparant l'extrémité des deux tiges. Le bout de la banane serait plus suggestif que le bout de l'asperge. J'en doute, c'est même le contraire: homogénéïté absolue d'un côté, rupture dans la couleur et la texture de l'autre côté. Comparez, vous serez convaincus.

La banane est victime d'une injustice. Il devait être loisible à toute bourgeoise honnétement éduquée de porter à la bouche et à la main ce met délicieux, même trempé dans de la chantilly.

dimanche 17 septembre 2006

Blacksad


Une des meilleures BD que je connaisse.
L'idée semblerait banale: traiter l'univers du polar américain des années 50 à travers le prisme animalier d'un Disney. Pourtant, chose incroyable, on y croit. Le réalisme prend le pas sur la fantasmagorie. Le genre éculé jusqu'au filtre du mégot, dont le dernier avatar réussi était pour moi la trilogie d'Ellroy, ressort tel un nouveau né du bain de jouvence dans lequel l'a baigné Guarnido. Il réussit à recycler le cliché: on n'est pas géné de reconnaître au premier coup d'oeuil le bon, la brute et les méchants, l'histoire stéréotypée n'est pas un frein au plaisir de la lecture.
Le chat-marlowe est un vrai dur, pas une guimauve, le garde du corps est un gorille, le policier est un chien, le fouineur est une fouine, le dessinateur un virtuose.
Ce qui rend l'auteur encore plus sympathique, c'est son refus de participer à la marchandisation de sa création: pas d'objets dérivés, alors que la BD a été un énorme succés à sa parution. Bravo l'artiste, pour le coup qu'on en tient un vrai, un pur, pourvu que ça dure.

vendredi 15 septembre 2006

Avertissement aux écoliers et lycéens, Raoul Vaneigem


L'école est le révélateur de la domination d'une conception de la société destructrice pour les rapports humains, la recherche mortifère de la rentabilité au détriment de l'épanouissement par la création. Telle est la thése de l'auteur, et sa démonstration allie l'art des formules qui font mouche à la qualité de la concision. C'est une lecture stimulante, qui n'a rien perdu de son actualité dix ans après sa parution.
"Comment peut-il y avoir connaissance où il y a opression?". Et on remonte aux causes de cette opression, dont les premières victimes sont les élèves condamnés à manger la soupe fadasse, que les plus serviles vomissent en offrande au profévaluateur.
Sans oublier les enseignants eux-mêmes, condamnés à régner par ruse ou par force dans l'anonymat des classes bourrées jusqu'à la gueule.

vendredi 8 septembre 2006

Explosions atomiques, création somatique.


Considérons la vie comme le surgissement improbable d'une paire d'accolades entre deux néants. D'abord, la rencontre impossible de deux gamétes, agents de fusion agrégeant une nuée d'atomes égarés dans l'espace infini, faisant naître au monde une conscience de lui-même, puis d'elle-même.
Remplissons cet espace d'antinéant, gavons nos sens de sens, le plaisir n'est pas une mauvaise herbe à bannir d'un champ des vertus, c'est une fleur fragile à protéger dans son jardin. La lutte de Mars contre Vénus, Eros combattant Thanatos, le mouvement est partout, branloir perenne hésitant entre deux pôles, pesons de toutes nos forces sur un plateau de la balance.
Naufragé, je connais le plaisir d'être au rivage, le bonheur de vivre plutôt que de survivre, l'instant parfait d'une vie sereine.

samedi 2 septembre 2006

Le tribunal à perpétuité


L'homme est un juge pour l'homme. Quitter l'enfance, c'est devenir juge et accusé en permanence. Il est possible de refuser le rôle de juge, il est impossible de quitter celui de suspect.
Jamais d'acquittement au bénéfice du doute, mais des peines sans cesse infligées, non pas en vertu d'une mauvaise action éventuelle, mais plutôt en raison d'un état de vulnérabilité. La sévérité de la condamnation est à la mesure de l'étroitesse d'esprit de celui qui la prononce. Le juge, le président de la république du on, le pigiste à la gazette de l'opinion, c'est ton voisin de palier, ton collégue, ta belle soeur.
Montre leur les dents, ils te relaxeront. Exhibe tes faiblesse, ils te lyncheront.
Tu voudrais être autre chose que ce que les autres pensent de toi, mais tu n'existes que par leur jugement.

dimanche 27 août 2006

Sarko kong.



On entend souvent le discours suivant: si l'on permet au violent de s'exprimer par la parole, on évitera la violence. Mais en fait, il s'agit de substituer à une forme de violence primaire une autre forme de violence plus évoluée.
Ce qui distingue l'homme de l'animal, c'est la possibilité d'échanger des avis, des opinions, des positions intellectuelles, principalement au moyen de la parole.
L'animal qui est en chacun de nous est soumis aux mêmes instincts, aux mêmes pulsions que le babouin, ou l'orang outang: lutte de territoire, bagarre pour une femelle, besoin de domination. Ce qui se règle chez l'animal par des grimaces d'intimidation, des morsures ou arrachages de membres, l'homme cherche à lui substituer une méthode moins douloureuse physiquement. Mais l'usage agonistique de la parole ne supprime pas la violence, elle en transforme seulement la forme.
Les élites dominantes, qu'elles soient politiques, économiques, syndicales, culturelles, ont en commun l'art de parler bien. On apprend à présent aux footballeurs, aux boxeurs et autres sportifs de haut niveau à bien s'exprimer. Il est nécessaire d'inculquer au gorille qui sommeille en chacun de nous qu'il vaut mieux un beau discours à un coup de boule. La prise de pouvoir des rhéteurs au détriment des brutes s'est accentuée semble-t-il au fur et à mesure que se développaient les moyens de communication.
Pour alimenter le spectacle à la télévision ou à la radio, on oppose des champions de la dialectique éristique en des joutes oratoires, sur le même principe que le classique combat de boxes entre des colosses à la musculature de grands singes.
Un spectacle d'une nouvelle espéce a fait fureur il y a quelques temps aux Etats Unis, l'ultimate fight: cela consistait à opposer des champions de différents sports de combat dans une cage, et le vainqueur était celui qui en sortait entier. Ainsi, d'un groupe constitué d'un champion du monde de full contact, d'un sumotori, d'un judoka, d'un karatéka, on pouvait en en conclure quel était le sport le plus performant par la discipline du vainqueur.
Je propose qu'on ajoute un dialecticien à la liste des combattants, et je prends le pari que c'est ce dernier qui triomphera.

lundi 21 août 2006

Ferdydurke, Witold Gombrowicz


Vous vous réveillez un matin, vous avez la trentaine, avec le sentiment de "ne pas être autonome, seulement fonction d'autrui. [...] Fréquenter les adultes en ayant l'impression, comme à seize ans, qu'on fait seulement semblant d'en être un".
Et voilà que surgit dans votre chambre un pédant aigü, "T. Pimko, docteur ès lettres et professeur, grammairien cultivé de Cracovie", qui vous prenant au mot, décide de vous mener à l'école.
C'est le départ de la promenade d'un petit grain de sable, Jojo Kowalski, dans les rouages de la société polonaise des années trente. On fait la visite d'un lycée, puis d'une maison bourgeoise habitée par une jeune lycéenne moderne et ses parents, et enfin la connaissance d'une famille de nobliaux de province, tout ceci entrecoupé de chapitres qui ne semblent pas avoir de liens avec les pérégrinations du héros.
Tel Attila, le héros pratique la politique de la terre brûlée, dynamitant les conventions sociales, refusant de se faire encuculer (infantiliser), à défaut de réussir à échapper aux faiseurs de gueules.
L'auteur s'essaie avec mestria à tous les genres. La farce, quand il s'agit de décrire la guerre des moutons dans laquelle s'affrontent le troupeau des lycéens idéalistes et celui des matérialistes, culminant dans une bataille de grimaces opposant les deux meneurs.
Ensuite, le pamphlet, quant Gombrowicz dénonce la société des vieilles tantes (les critiques), ou encore, le corps enseignant, tremblant de peur à l'ombre d'un possible inspecteur.
Le récit tient encore du pastiche, quand il s'agit de rapporter le combat à mort entre Philidor, professeur de Synthésologie à l'université de Leyde, et du professeur Momsen, surnommé l'anti-Philidor, détenteur d'une chaire d'Analyse supérieure à l'université de Columbia.
C'est féroce, profond dans la manière cynique de traiter de notre identité sociale, hilarant quand les différents protagonistes cherchent à se séduire ou à fraterniser.
C'est un livre essentiel.

mardi 15 août 2006

Recyclage


J'allais me coucher, mais soudain retentit la sonnerie du téléphone. Je décroche, et une voix synthétique me glace:
"Veuillez écouter ce message jusqu'à sa fin pour ne plus être rappelé".
Je sens des gouttes de sueur naître sur mon front, comment s'y sont-ils pris pour me retrouver, pour faire sauter ma couverture?
Soulagement, c'est le don du sang qui réclame sa dîme pour demain au centre d'Armentières. Une coupe de sang en échange d'un coup de fil, mon sens civique me commande d'accepter le marché. Je suis plutôt d'un naturel avaricieux , excepté de mon corps: c'est décidé, je vais suivre les injonctions de ma bonne conscience.

Coucher, rêves, réveil, lever, petit déjeuner, chiottes, rasage, douche, séchage, brossage des dents, habillage, fin du programme.
Je sors de la maison, en direction du centre ville. Je vois au loin le grand camion blanc garé devant la mairie. Je m'approche, je monte les trois marches jusqu'à la porte. Je veux l'ouvrir, mais elle est fermée. Je tambourine à la porte, et après un long temps d'attente, une mousmée, clope au bec, bigoudis sur la tête, pas du tout l'allure de l'infirmière folle de mon corps dont j'avais révé la nuit précédente, m'ouvre la porte:
"-Qu'est-ce-qui veut, l'facteur?
_Je viens pour donner mon sang.
_Te fous pas d'ma gueule, on vent des gauffres, et c'est pas encore l'heure."
J'avais oublié que c'était la ducasse à Armentières, et je bredouille quelques mots d'excuses quand je réalise ma confusion entre la baraque à gauffres et la baraque à sang stationnée un peu plus loin.

Cette fois, pas de doute, je suis au bon endroit. L'accueil y est moins glacial, je devine que l'infirmière porte plus volontier des jarretières que des bigoudis. Elle me fait remplir de la paperasse, puis m'envoie chez le médecin.
Celui-ci, après m'avoir interrogé en large et en profondeur sur mes antécédents médicaux et sur ma vie sexuelle, me demande si j'ai moi-même des questions à lui poser. Comme je sens qu'il serait déplacé de le questionner à mon tour sur ses orientations sexuelles, je lui demande l'objet de l'autorisation que j'ai signé pour utiliser mon don de sang à une autre fin que thérapeutique.
Avec la même bonhomie honnête qui caractérise un politicien véreux ne voulant pas répondre à une question au sujet du financement de sa villa sur la côte, il m'explique que ce formulaire s'inscrit dans le cadre d'une harmonisation de la politique européenne de la santé. Cela aurait dû me mettre la puce à l'oreille.

Je sors de la cabine, je m'installe sur un fauteuil, et me fait introduire une veine par une reine de la piquouze. Je suis soudain alerté sur ma gauche par une petite dame au teint cendreux, qui entame une syncope. J'alerte l'infirmière, qui appelle sa collégue, qui court chercher le médecin, qui n'aurait jamais du autoriser la saignée devant la mine de crayon vomi de la syncopée. Il tente de se racheter en soulevant ses jambes au dessus de la tête, mais celle-ci confondant le secours avec une séance d'abdo, se contracte, ce qui a pour effet d'accentuer le malaise et l'affolement chez le personnel soignant.
J'interviens alors:
"Détendez-vous, relâchez vous, l'infirmière va oter votre poche", ce qui a pour effet immédiat de calmer la situation.

Je finis de remplir ma poche de sang dans la sérénité. Après la collation d'usage, et un exposé très intéressant de la part d'un codonateur sur les qualités gastronomiques respectives des différents centres de collecte de la métropole lilloise, je sors du camion, et retrouve la liberté avec le sentiment du devoir accompli.

Les rues commerçantes du centre ville s'offrent à ma flânerie, j'entends le carillon du beffroi tintinabuler dans le léger frimat du matin. Mon odorat est soudain flaté par l'odeur tentatrice de poulet à la broche s'échappant de la rotissoire du traiteur. Je m'approche conquis, l'appétit aiguisé , et c'est la stupeur. Je comprends maintenant l'objet du papier que le médecin m'a fait signer. En lettres écarlates au milieu des saucisses et autres andouilettes, une invite à la dégustation d'une nouveauté gastronomique:
"Boudin humain, 13€50 le kilo"

vendredi 11 août 2006

Le bibliothécaire, Larry Beinhart.


Ce "Thriller politique" n'est pas aussi réussi que Reality show, le précédent roman de Larry Beinhart, pourtant il applique la même recette: méler des faits d'actualité à la fiction, pour nous alerter sur la mise en place d'une pax americana liberticide.

Le héros du livre est David Goldberg, archiviste plutôt que bibliothécaire. Il est embauché au début du roman par Alan Stowe, milliardaire sentant sa fin arriver, pour trier des documents confidentiels. Il fait la rencontre par l'entremise du vieil industriel de Niobé, femme de barbouze, en tombe follement amoureux. Les ennuis commencent alors, le barbouze étant très jaloux et très méchant, et impliqué dans un complot visant à renverser l'issue incertaine de l'élection présidentielle.

Ce qui m'a déplu dans ce roman, c'est l'accumularion de clichés, de poncifs, et le manichéisme des personnages. De plus, l'auteur tente des digressions parfois décousues (Adam Smith et la main invisible, par exemple), ou cite des auteurs en dehors du contexte (Dumas? Montaigne?), donnant ainsi l'impression de vouloir se donner de la hauteur de pensée, alors que tout cela reste au ras de la vague.

Pourtant, je suis allé jusqu'au bout de ma lecture (en sautant il est vrai les pages sur lesquelles l'auteur essuie ses gros sabots glaiseux), et j'ai appris des choses intéressantes sur les coulisses d'une campagne présidentielle. Larry Beinhart a exercé la responsabilité de conseiller politique, nous est-il expliqué dans une note en fin d'ouvrage, et c'est la partie la plus intéressante du livre que celle dans laquelle nous est décrit la préparation des interventions des différents candidats à l'élection, les manipulations des médias, la maniére dont sont collectés les fonds de soutien, etc... On n'est pas loin d'être d'accord avec Platon sur les dérives de la démocratie.

C'est pour cela que je conseille la lecture du roman, si l'on n'est pas trop difficile sur la forme, pour nous éclairer sur certaines informations qui vont circuler en France pendant cette année électorale, et être moins dupe sur les informations relatives à des préparations d'attentats, ou encore sur les risques de hausse de la délinquence. La lecture du roman pourra jouer le rôle d'un rappel de vaccin efficace après la grosse fièvre d'il y a cinq ans.

mercredi 9 août 2006

Le plaisir dans l'attente, c'est l'attente de l'attente


Chaqu'un a goûté, à moins d'être un anachorète perdu au milieu du désert der Tartares, au déplaisir d'attendre à une caisse de super marché un après-midi de grande affluence.
Je suis, dans ces circonstances parfois saisi d'impatience, faisant, pour me donner contenance, de l'oeuil à ma montre avec insistance, étant sûr de ne pas me prendre une veste, ma montre étant plus aimable que certaines accortes caissières.
Mon agacement atteint son paroxisme lorsque je fréquente les caisses de Carrefour. Cette enseigne a mis au point un stratagème pour distinguer l'élite consommatrice du troupeau chaland, la carte pass. Cette carte permet de réduire le temps d'attente aux caisses, le principe étant d'ouvrir de nombreuses caisses réservées à l'élite, au détriment de la piétaille d'hypermarché.
Le plus incroyable, c'est que cela fonctionne. Tous, nous respectons ce réglement d'attendre à une caisse bondée, plutôt que d'engager notre caddy à la caisse voisine et libre, un peu à la manière du peuple aux Tuileries lors de la tourmente révolutionnaire, arrêté par un ruban représentant l'espace inviolable du pouvoir royal.
A ceci près que le commandement royal était considéré par la majorité du peuple comme légitime, alors qu'un rapide sondage m'a convaincu que le décret carrefourtien était jugé illégitime, voire inique.
Pourtant, que risquons nous à fréquenter illégalement une caisse pass? Au pire, une petite réprimande de la caissière devant notre aveu d'avoir oublié cette carte à la maison. Il m'étonnerait qu'au moment de payer le contenu du caddy dégueulant de marchandises, mon argent n'ait pas la même odeur que celui de la bourgeoise du seizième.
Je me dis que nous sommes mûrs pour toute sorte de totalitarisme, acceptant des règles injustes alors qu'il n'y a aucun risque à les enfreindre.

lundi 7 août 2006

Le doigté de Ry Cooder



J'aime écouter les chansons de Ry Cooder, Chris Isaak, ou encore Holden, surtout quand il fait chaud, par exemple les soirs du mois d'août, en sirotant un vin californien sur un transat chinois.
J'ai enfin découvert le point commun entre ces trois artistes: la guitare slide, une technique qui permet de faire couiner son instrument en tordant la note jusqu'à la rendre bleue. Pour cela, on glisse le doigt à l'intérieur d'une gaine de verre ou de métal, puis on fait glisser le doigt ainsi gainé le long des cordes de la guitare, et celles-ci s'inventent de nouveaux cris trés aigus par le truchement de ce va et vient du majeur, devenu plus glissanr que s'il avait pris un bain de vaseline.
J'avoue ne pas avoir de prédilection particulière pour les chansons de Bruel, mais je lui propose pour acquérir un nouveau fan, d'inventer le piano slide. Comme c'est moins facile de tordre les cordes d'un piano que de tordre le cou d'un canard, il faudra beaucoup travailler. Mais Bruel is Bruel, is'nt-he?

dimanche 6 août 2006

Discussion de salon


"Quand il fait chaud, il fait chaud".
Je ne savais pas quoi rajouter à cette évidence. Alors que j'avais cherché ma vie durant la vérité, sinon une vérité, je me suis rendu compte que ma coiffeuse proposait la réponse définitive à ma quête.
Elle m'avait massacré capillairement, ma patte gauche jouant au tape cul avec ma patte droite, sous l'oeuil goguenard de mon épi, qui dominait la situation.
A la fin des quinze minutes réglementaires, je m'empressais de refuser sa proposition de fixer ma coupe de cheveux avec du gel.
"Quand c'est raté, c'est raté", songé-je presque malgré moi, et je fus pris tout à coup d'une suée, je rentrais dans une autre dimension, je découvrais le secret de toute conversation avec l'autre.
J'osais alors, en sortant mon chéquier, un laborieux: "Quand il faut payer, il faut payer", et je vis un feu d'artifice éclater sous les cils de ma coiffeuse, je devinais de folles perspectives à venir dans mes relations avec les coiffeuses.

vendredi 4 août 2006

L'homme sans qualité, première partie, Robert Musil




Le héros du livre, Ulrich, est chargé par son altesse, prince de cacanie (l'empire austro-hongrois d'avant la première guerre mondiale) d'établir un inventaire des grandes pensées universelles pour la gloire de son souverain, dans le cadre de l'action parallèle (il faut contrer une cérémonie concurrente menée en Prusse).
C'est le point de départ d'un jeu de massacre, ou tout et son contraire est démontré puis réfuté.

Au fil des pages, j'ai retrouvé des sentiments que j'éprouvais enfant.
Par exemple, à tenter en vain de suivre les conversations des grands, ce mélange de perplexité devant des batailles conceptuelles qui me dépassaient, et cette admiration face à des constructions dialectiques qui se sont au fil du temps effondrées, à mesure que ma raison s'aiguisait, et que je me rendais compte de la futilité de ces conversations d'adultes.

Ou encore, dans l'opposition que Musil invente entre sens des réalités et sens du possible, il est possible d'y percevoir se qui distingue les raisonnements enfantins des idées d'adultes:
"l'homme doué de l'ordinaire sens des réalités ressemble à un poisson qui cherche à happer l'hameçon et ne voit pas la ligne, alors que l'homme doué de ce sens des réalités que l'on peut aussi nommer sens des possibilités traîne une ligne dans l'eau sans du tout savoir s'il y a une amorce au bout."
A l'intérieur du bocal que l'on se construit en quittant le monde de l'enfance, à l'abri du verre épais derrière lequel on se barricade en croyant devenir plus sensé, il suffit d'observer un enfant jouer, s'inventer un monde aux mille et une possibilités, pour connaître le regret de ce qu'on a perdu.

Enfin, de ce roman construit d'essais, émane une manière de poésie, à force de se faire côtoyer, parfois dans le même paragraphe, sinon la même phrase, les idées les plus contradictoires, et de cette juxtapositions naît une alchimie poétique, on s'envole petit à petit vers les profondeurs, et un nuage rigoureusement vague, nous transporte dans un autre univers.

Ce roman est le plus stimulant intellectuellement que j'aie lu depuis longtemps.Cerise sur le gâteau: il y a une deuxième partie.

mercredi 2 août 2006

Le crime


Il fait chaud, je méle mon bourdonnement à celui de mes soeurs, je suis folle. Attirée par l'odeur aigrelette d'urée et de sel, je me pose, remontant le bras en direction de l'aisselle, me dirigeant vers le nectar suintant des glandes sudoropares, pompant le suc à la base des poils. Alors l'ombre s'approche avec lenteur, et je décolle, puis me repose, l'ombre s'approche avec lenteur, et mes soeurs mélent leur bourdonnement au mien. Ennivrée par la curée, assomée par la moiteur, les sens en panne, l'ombre se fait plus rapide, l'envol plus lent, l'atterrissage plus lourd.
L'ombre m'atteint, me sonne, mon bourdonnement détonne au milieu de l'unisson, la symphonie à gagné en intensité, et j'en suis exclue, j'ai perdu le tempo, je perds le contact, je me perds.

lundi 31 juillet 2006

pensum


Ce matin en me levant, j'étais heureux: j'avais eu pendant la nuit une pensée originale, une pensée que personne n'avait eu avant moi. Il y a quelque chose de grisant à penser quelque chose que personne n'a pensé avant soi, du même ordre que cet élan de l'âme qui étreint un explorateur découvrant un paysage jamais contemplé avant lui par aucun oeuil humain.
Mais peu après, cette allégresse a laissé place à une angoisse diffuse, j'ai senti une vilaine petite pensée mesquine géner le confort douillet dans lequel la joie de ma pensée originale m'avait plongé: pouvais-je être certain de la singularité de cette pensée nocturne qui avait illuminé mon réveil?
La seule chose dont je pouvais être assuré, c'était que cette pensée singulière ne m'avait pas été transmise par une source extérieure, je l'avais créée de mes propres neurones, à la force de mes synapses. Mais à considérer les milliards d'êtres humains susceptibles d'élaborer des milliards d'idées par seconde, je fus bientôt convaincu que la probabilité que cette pensée originale qui faisait ma fierté quelques instants auparavant ait été pensée par un autre être humain en un autre lieu, à une autre époque, était finalement plus près de celle de l'événement certain que de l'événement impossible.
Je me résolus avec résignation à laisser s'échapper cette pensée de mon esprit, libérant la case dans laquelle je l'avais tenue prisonière, et me laissais pénétrer par les pensées des autres, jusqu'à me perdre, m'oublier, m'endormir.