dimanche 14 novembre 2010

Cadres noirs, Pierre Lemaitre

Alain Delambre, un "senior", ancien DRH à la recherche d'emploi, alterne depuis quatre ans petits boulots et galères. Il n'y croit plus, jusqu'au moment où il se retrouve de manière improbable sur la short liste pour un poste de rêve. Il va alors mettre tous les atouts de son côté pour l'ultime épreuve de recrutement. Mais lorsqu'il va découvrir qu'il sert de faire valoir à une concurrente déjà choisie, Delambre va partir en vrille, et déclencher sa guerre personnelle contre une multinationale.

Ce roman fait penser par le thème qu'il traite au "couperet" de Westlake, ou encore à "Un petit boulot" de Levinson. On y retrouve la même verve ironique pour dénoncer les ravages d'une société où la fortune d'une petite caste se bâtit sur la misère des précaires et autres "travailleurs pauvres".

J'ai beaucoup aimé chez Pierre Lemaitre sa maîtrise dans la manière de camper ses personnages. Il nous décrit toute une galerie de caractères, à la manière d'un moraliste des temps modernes. Avec un sens aigu de l'observation, un trait incisif, il brosse des portraits qui pourraient figurer dans tous les albums de famille. Par exemple, voici de quelle manière on fait la connaissance d'une des deux filles du personnage principal:
"Mathilde est professeur d'anglais, c'est une fille très normale. Elle entretient une passion inexplicable pour la vie quotidienne. Ça l'enthousiasme de faire les courses, d'imaginer ce qu'elle va préparer à manger, de penser, huit mois plus tôt, à trouver une location pour les vacances, de se souvenir du prénom des enfants de toutes ses copines, des dates de naissance de tout le monde, de planifier ses grossesses. Cette facilité à remplir sa vie me stupéfie. L'exaltation que lui procure la gestion de la banalité a quelque chose de réellement fascinant."

C'est un très bon roman, qui traite avec beaucoup d'humour de l'exploitation de l'homme par l'homme.

mardi 31 août 2010

Marseillaise, Grapelli et Reinhardt.

Spéciale dédicace à Brice et Nicolas.



lundi 30 août 2010

La méthode Schopenhauer, Irvin D. Yalom.

A peine achevée la lecture de « Et Nietzsche a pleuré », je me suis lancé dans un nouveau roman de Irvin Yalom : « La méthode Schopenhauer ». Une première édition du même livre était sortie sous un titre plus explicite quelques années plus tôt : « Apprendre à mourir. La méthode Schopenhauer ». En effet, le thème central de ce livre, c’est comment la lecture de Schopenhauer peut-elle être une aide pour supporter de vivre avec l’angoisse de la mort.

Les personnages centraux de l’histoire sont Julius Hertzfeld et Philip Slate. Le premier, psychothérapeute, apprend qu’il a un cancer, et qu’il lui reste au mieux une année à vivre en bonne santé. Philip est un ancien patient de Julius, et surtout son plus grand échec professionnel. Il n’avait pas réussi à l’époque à délivrer Philippe de son obsession sexuelle. Julius décide de contacter Philip, qui est lui-même devenu entre temps psychothérapeute. Ils passent ensemble un marché : Julius sera le tuteur dont Philip a besoin pour s’installer, et en échange Philip reprendra ses séances auprès de Julius dans le cadre d’une psychothérapie de groupe.

Commençons tout de suite par la faiblesse de ce livre : les personnages sont parfois caricaturaux, et le style plutôt didactique, pour ne pas dire pédagogique. On sent derrière le romancier un praticien habitué aux comptes rendus cliniques. Pourtant, malgré ces maladresses, je n’ai décroché à aucun moment, et j’ai lu ce roman jusqu’au bout avec un réel plaisir. Je pense que c’est paradoxalement la vitalité qui nourrit ces pages qui m’a finalement captivé. On sort de cette lecture rasséréné. J’ai pensé à cette formule qu’on doit à Spinoza : « l’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort, et sa sagesse est une méditation non de la mort, mais de la vie. » C’est ce qui traverse le livre, une réflexion sur la mort qui mène inexorablement à un questionnement sur la vie.

mercredi 30 juin 2010

Opinions et chapeaux.

Quoique Oblonsky ne s’intéressât guère ni à la science, ni aux arts, ni à la politique, il ne s’en tenait pas moins très fermement aux opinions de son journal sur toutes ces questions, et ne changeait de manière de voir que lorsque la majorité du public en changeait. Pour mieux dire, ses opinions le quittaient d’elles-mêmes après lui être venues sans qu’il prît la peine de les choisir ; il les adoptait comme les formes de ses chapeaux et de ses redingotes, parce que tout le monde les portait, et, vivant dans une société où une certaine activité intellectuelle devient obligatoire avec l’âge, les opinions lui étaient aussi nécessaires que les chapeaux.

Anna Karénine, Léon Tolstoï.

samedi 26 juin 2010

La douceur des forts.

Il faut avoir vu l’homme politique qui passe pour le plus entier, le plus intransigeant, le plus inapprochable depuis qu’il est au pouvoir; il faut l’avoir vu au temps de sa disgrâce, mendier timidement, avec un sourire brillant d’amoureux, le salut hautain d’un journaliste quelconque; il faut avoir vu le redressement de Cottard (que ses nouveaux malades prenaient pour une barre de fer), et savoir de quels dépits amoureux, de quels échecs de snobisme étaient faits l’apparente hauteur, l’anti-snobisme universellement admis de la princesse Sherbatoff, pour comprendre que dans l’humanité la règle - qui comporte des exceptions naturellement - est que les durs sont des faibles dont on n’a pas voulu, et que les forts, se souciant peu qu’on veuille ou non d’eux, ont seuls cette douceur que le vulgaire prend pour de la faiblesse.

Sodome et Gomorrhe, Marcel Proust.

mercredi 23 juin 2010

dimanche 20 juin 2010

Le crépuscule d'une idole, Michel Onfray.

« Jésus est né juif, a vécu une vie de juif, puis est mort juif » : quel scandale cette évidence a pu soulever à une époque pas si lointaine. Même maintenant, allez expliquer à certaines grenouilles de bénitier incultes (pléonasme) que SA religion fut inventée, bien après la mort de Yeshoua Ben Yosef dans les environs de Yerushalayim, par un petit groupe de sectateurs paganojuifs à qui la circoncision faisait peur, ou qui voulaient plus prosaïquement continuer à bouffer du porc, et au mieux ils vous regarderont comme un fou, au pire ils voudront vous faire la peau.

Certaines vérités ne peuvent pas être entendues, car elles sapent les fondations sur lesquelles une conception du monde s’est développée. Accepter la réalité d’une évidence reviendrait à entreprendre un tel chantier qu’il est préférable de continuer à vivre avec les sornettes apprises dès avant qu’on était capable de penser, plutôt que de se mettre à rebâtir sa conception du monde sur des bases plus solides.

C’est un peu ce qui se passe actuellement autour de Freud : osez dire qu’il fut un charlatan, et sa psychanalyse une pseudo science, et voilà un petit groupe très influent qui refusera ces vérités, se sentira menacé, et préférera au débat sur le fond l’insulte ou la calomnie. Ainsi, une corporation de gens installés qui savent tout sur tout, un petit clan mené par la Verdurinesko organise le lynchage médiatique d’Onfray dans des tribunes qui leur sont très largement ouvertes (Nouvel Obs, Télérama, Le Point …), en lui reprochant des intentions secrètes : au mieux il serait un sous marin des comportementalistes, au pire un affreux antisémite. Leur argument ?: certains pourris ont combattu la théorie freudienne, donc tous ceux qui combattent la théorie freudienne sont des pourris.

Onfray commence par rappeler dans sa préface tout ce qu’il doit à la lecture qu’il a faite de Freud pendant son adolescence. Il explique d’ailleurs que sa première intention ,quand il a commencé à s’intéresser à la critique de la théorie freudienne, était de mieux la connaître pour mieux la combattre, jusqu’à ce qu’il se rende compte que cette critique était dans le vrai. Il n’était donc pas question à l’origine d’une entreprise de démolition, mais plutôt d’enlever le vernis, chercher à décaper les couches de mythe, de légende, à nous restituer la vie d’un homme et de son œuvre sans le traitement à la feuille d’or qui caractérise toutes les biographies officielles.

Mais Onfray, en vrai philosophe qu’il est, plutôt que de plier les faits à ses préjugés, s’est converti aux faits. La thèse d’Onfray tient en une phrase : « La psychanalyse est une discipline vraie et juste tant qu’elle concerne Freud et personne d’autre. », ce qui peut encore s’énoncer de la manière suivante : « Faut pas prendre son cas pour une généralité. ». Il va articuler sa réflexion autour de cinq thèses :
• La psychanalyse dénie la philosophie, mais elle est elle-même une philosophie.
• La psychanalyse ne relève pas de la science, mais d’une autobiographie personnelle.
• La psychanalyse n’est pas un continuum scientifique, mais un capharnaüm existentiel.
• La technique psychanalytique relève de la pensée magique.
• La psychanalyse n’est pas libérale, mais conservatrice.

Ce qui m’a le plus intéressé dans ce travail, c’est le démontage de l’entreprise d’autopromotion de Freud. On découvre derrière l’image convenue du vieux sage viennois un arriviste mégalomane, qui met au moins autant d’énergie à son entreprise d’autoglorification qu’à son travail de recherche. On découvre un Freud précurseur surtout dans le domaine du marketing, inaugurant le monde de la marque et du logo qu’on connaît aujourd’hui. Freud recycle plus qu’il n’invente, conceptualisant sur un modèle scientiste des intuitions largement développées avant lui par Nietzsche. On s’amuse beaucoup à certaines pages, quand Onfray raconte la manière dont Freud et ses apôtres accusent Nietzsche de plagiat par anticipation.

Onfray clôt son essai par ces paroles de Derrida : « Je me trompe peut-être, mais le ça, le moi, le surmoi, le moi idéal, l’idéal du moi, le processus secondaire et le processus primaire du refoulement, etc. – en un mot les grandes machines freudiennes (y compris le concept et le mot d’inconscient !) – ne sont à mes yeux que des armes provisoires, voire des outils rhétoriques bricolés contre une philosophie de la conscience, de l’intentionnalité transparente et pleinement responsable. »
En résumé, Freud n’est pas Darwin, ou Copernic, mais plutôt un plagiaire génial de Nietzsche.

mercredi 9 juin 2010

La descente de Pégase, James Lee Burke.


Une jeune étudiante « suicidée » d’une balle de gros calibre en pleine face, un vagabond renversé par une voiture dont le corps en décomposition est retrouvé à moitié dévoré par les crabes, et un meurtre vieux de vingt ans : c’est sur ces trois affaires que va enquêter notre Dave Robicheaux préféré.

Ce que j’aime chez James Lee Burke, c’est sa façon de nous balancer sans fioritures dans le bain dès les premières pages du livre. Pas de préliminaires, nous voila tout cru au milieu d’un bayou puant infesté d’alligators voraces. Pas non plus de démarches inutiles pour obtenir un billet d’avion, un passeport et un visa : on est à New Iberia Louisiane en moins de temps qu’il n’en faut à Marcel pour s’endormir (oui je sais, ce n’est pas difficile). Burke a mis au point le moyen le plus rapide pour le déplacement du lecteur dans l'espace sans parcours physique des points intermédiaires entre le lieu de départ et celui d’arrivée (à moins bien entendu que ce lecteur se trouve à New Ibéria Louisiane).

Et Dave Robicheaux, quelle trouvaille !
Ce podna, avec son raton laveur Tripod, sa façon de siroter des Dr Pepper pour résister à la tentation de l’alcool, et ses souvenirs du Vietnam, avait tout pour sombrer dans la caricature. Et pourtant il résiste au cliché. C’est toujours avec le même plaisir que je retrouve ce flic pétri d’humanité, si plein de contradictions. Avec Robicheaux, jamais de jugements définitifs malgré ses convictions gravées dans le marbre, la vérité est toujours à chercher entre deux demi mensonges. C’est aussi un des rares flics de la planète qui distingue la morale et l’éthique, la loi et la justice :
« Chaque avocat le sait, chaque flic, chaque journaliste spécialisé dans les faits divers également : parfois justice est rendue, parfois pas ».
Lucide et sceptique : c’est cela, je crois, qui me le rend particulièrement attachant.

Je ne peux que recommander la lecture de ce roman, avec pourtant une mise en garde pour les novices : il sera difficile de résister à la lecture des QUATORZE AUTRES !

Merci à Babelio pour cette lecture.