samedi 22 août 2009

Un acte d'amour, James Meek.

L'action principale se situe en 1919, pendant la révolution russe. Quatre destinées vont se croiser dans un village perdu de Sibérie: celles d'une femme, Anna Petrovna, du chef du village, Balashov, d'un bagnard en fuite, Samarin, et enfin de Mutz, le lieutenant d'une légion aux ordres d'un fou sanguinaire.
Pour rendre intense notre attachement à chacun de ses personnages, James Meek prend le temps au début du roman de nous les rendre palpables, de leur insuffler la vie, avec une éblouissante maîtrise de démiurge. Puis il va les conduire aux situations les plus extrêmes, les forcer à agir contre leurs convictions, les confronter au choix entre noblesse et ignominie.

Il s'agit d'un thriller métaphysique, la profondeur de la réflexion se disputant à la vitesse de l'action, c'est du Tolstoï sous amphétamines. On se laisse d'abord tout doucement prendre par une écriture magnifique, des descriptions d'une finesse psychologique rare. Puis l'intrigue s'accélère, sans que l'on s'en rende compte, jusqu'à ce qu'il devienne impossible de sauter du train. On finit le roman sur les rotules, on en veut presque à l'auteur de ce K.O. auquel on n'était pas préparés.
Admirable.

jeudi 20 août 2009

Au bon roman, Laurence Cossé

L'idée de départ était plutôt alléchante: raconter la jalousie suscitées par le succès d'une librairie ne vendant que de bons romans. Et le début du roman tient ses promesses: on est plongé immédiatement dans l'action, avec une série d'attentats dont les victimes sont les membres secrets du comité qui doit élire parmi tous les romans parus depuis quatre siècles la crème du genre.
Malheureusement, le soufflé retombe, l'intrigue devient poussive après 300 pages, et c'est long quand on sait que le roman en contient près du double.

Sans doute cela est-il du pour partie à une histoire sentimentale guimauve qui vient alourdir de manière artificielle la construction d'ensemble. On atteint par moments la quintessence de la collection Harlequin, ce qui ne devait pas être le but recherché.
On peut également regretter la frilosité de l'auteur, qui use de pincettes de dix mètres de long pour dénoncer la Famille consanguine qui fait la loi dans le petit monde de l'édition, entre renvoi d'ascenseurs et copinage intéressé.

Finalement, le roman vaut surtout par la liste de lectures qu'il propose. Mais assurément, il démontre qu'il ne suffit pas d'avoir bon goût pour créer de la bonne littérature.

mardi 18 août 2009

Et dormir dans l'oubli comme un requin dans l'onde, Steven Hall.

Les deux méchants de l'histoire, ce sont deux monstres virtuels, deux golems qui étendent leur empire sur le monde réel. Le premier est un ludovicien, requin nageant dans les flux d'idées, se nourrissant de mémoire humaine. Le second, Mysoft Ward, était à l'origine un chercheur ayant découvert le secret de la vie éternelle, mais dépassé par le monstre qu'il a créé.

Les gentils, ce sont un homme sans mémoire, son chat, une jeune fille qui va se révéler être la compagne idéale de l'homme sans mémoire, et enfin un vieil homme, savant ronchon, mais qui cache un cœur vaillant et généreux. La survie de ce petit groupe va passer par la destruction des deux monstres.

L'intrigue est cousue de fil dentaire, et pourtant on est tenu en haleine sur la longueur par ce thriller fantastique. La manière de recycler les clichés du genre est astucieuse de bout en bout. On pense bien sûr aux dents de la mer, mais également à Frankenstein, tout cela épicé de légendes urbaines, et relevé d'une pincée de théorie du complot.

S'il est vrai pourtant que par moment, on frôle la recette de cuisine, l'auteur s'en sort à chaque fois par la grâce de vrais morceaux de littérature. La sincérité de l'auteur finit par l'emporter in extrémis sur l'impression d'un roman construit avec de grosses ficelles. On reste sur une note finale positive, essentiellement par la grâce d'une histoire d'amour qui finit par emporter le morceau. C'est quand l'auteur renonce à ses effets les plus faciles qu'il nous convainc de l'évidence de son talent.

vendredi 7 août 2009

Dirk Wittenborn, le remède et le poison.

Cette saga familiale a pour cadre les États-Unis du début des années 50 jusque la fin des années 90. Le père, Will Friedrich, chercheur en psychologie, débute une carrière universitaire au moment des premières expérimentations sur les antidépresseurs et autres substances chimiques, pour «traiter» les maladies de l'âme. Il va mettre au point un psychotrope efficace avec l'aide d'une collègue psychanalyste. Mais si ce pharmakon (remède et poison) favorise dans certains cas un accomplissement personnel spectaculaire, c'est au prix d'un effet secondaire lourd de conséquence: la transformation d'un gentil garçon, un peu inhibé, en tueur paranoïaque.
On va suivre pendant près d'un demi-siècle l'itinéraire de Will et de sa famille. On va surtout découvrir comment, tout au long de ces années, le boulet d'une culpabilité mal assumée, difficile à avouer va empoisonner les rapports de Will avec les autres membres de sa famille.

Pour être honnête, il faut presque se forcer dans les premières pages, tant la prose paraît fade et maladroite, et le contenu anecdotique. Pourtant, la persévérance dans la lecture de ce pavé sera bientôt récompensée. Une fois passée la mise en place laborieuse des personnages et de l'action, c'est du bon, du très bon qui nous attend. On est dans le sillage des Franzen, Eugenides, on devine derrière l'ombre tutélaire d'Irving. L'auteur nous mène sur cette ligne de crête difficile à suivre, entre burlesque et tragique. Chaque éclat de rire engendre immédiatement un zeste d'acidité. On se reconnaît forcément dans cette description au vitriol des rapports familiaux, sans que cela ne soit jamais gâcher par une quelconque visée moralisatrice.

C'est un excellent moment de lecture.

samedi 18 juillet 2009

Boue, Guillermo Fadanelli.



Benito Torrentana, un ventripotent quinquagénaire, croise le chemin d'une bombe de vingt ans, Eduarda. Il est professeur de philosophie, tendance Schopenhauer, elle est meurtrière, tendance Gaston Lagaffe. C'est une communauté d'intérêt, un marché de dupes qui unit ce couple impossible: Eduarda trouve en Benito un soutien logistique pour échapper à la police mexicaine, et ce dernier voit en la belle un moyen commode de satisfaire son unique érection journalière. Du sécuritaire contre de l'orgasmique, un refuge pour une petite chose fragile dans les deux cas.

Le propos du roman est souvent très noir. L'atmosphère en est glauque et pesante, on sent cette odeur rance, un peu surette, qui fait le charme des maisons de retraite. Le discours pourrait être pompeux, empreint d'esprit de sérieux, triste et intelligent comme une page de Cioran. Heureusement, on échappe à la bêtise, au pipi de chat grâce à la distance complice que Faranelli entretient avec son lecteur: « Mais je crois que vous devez être fatigués de m'entendre dire combien j'aime cette catin. Je ne vous le reproche pas, chacun veut raconter ses propres amours, pas écouter l'épopée d'une passion qui n'est importante que pour celui qui la vit. Il faut vraiment être pervers pour s'intéresser aux histoires des autres. »

L'histoire est racontée par Benito. C'est un professeur de philosophie philosophe. L'auteur rend plausible cette contradiction en faisant de Benito Torrentana un passionné de littérature. Ses références sont à chercher du côté de Dostoïevski plutôt que du côté de Hegel. Il a besoin de confronter sa représentation du monde au monde réel: «Je croyais qu'un tel vagabondage pourrait donner de la solidité à mes idées sur le monde. J'avais l'habitude d'emmener les concepts se promener un peu pour les guérir de la peur de l'aventure, j'aimais les couvrir de boue pour les rendre plus humains, enfin ... ».

Comme on l'aura compris, c'est un roman philosophique. Mais de la veine de ceux qui fâchent les métaphysiciens. L'auteur préfère jouer du verbe que du verbeux: il nous propose le voyage au bout de la nuit d'un homme sans qualité.
Une réussite.

jeudi 25 juin 2009

He was a friend of mine, Bob Dylan.

Chacun sa manière d'évoquer les morts.

mercredi 24 juin 2009

Rien à craindre, Julian Barnes.



On le connaissait flaubertien, l'ami Barnes, avec son magnifique perroquet. Le voilà à présent montanien, avec cette promenade à sauts et à gambades. Je n'ai pas lu « Rien à craindre » d'une traite, ce n'est pas un thriller comme « Le perroquet de Flaubert ». Dans ce livre, aucune intrigue, mais une simple ballade avec un auteur éminemment cultivé et amical. Il nous livre sa généalogie littéraire, qui a connu beaucoup de semence française, et il s'en vante, le perfide albion.

Le thème central du livre est une méditation sur la mort. Attention au contre sens évident sur ce « Rien à craindre » du titre. Il ne rime pas avec le « même pas peur » vantard des cours de récréation. C'est de sa crainte du rien, du néant qui nous attend tous, mécréants que nous sommes devenus, que l'auteur a choisi de nous entretenir. Et oui, sa liberté d'homme sans Dieu, qu'il nous confie dans un paragraphe savoureux avoir conquis à la force lubrique de son poignet d'écolier, a eu une contrepartie: l'angoisse de la fin prévisible d'une belle histoire à laquelle il s'était attaché: la sienne.

Pas gai, le thème? Sans doute. Mais reprenant à son compte la célèbre formule sur la politesse du désespoir, Barnes nous retient par la manche à chaque fois après qu'il nous a conduit au bord du précipice. Il a choisi de décocher ses traits d'humour à la face de la grande faucheuse. On sourit souvent, on rit parfois. Et finalement, ce qui nous reste du livre une fois la dernière page tournée, c'est plutôt une dose d'optimisme, malgré les moments forts où il nous mène au bord de la tombe des êtres qu'il a aimé.

mercredi 17 juin 2009

Jésus sans Jésus, Gérard Mordillat et Jérôme Prieur


C'est dans le cadre de la quête du Jésus historique que les recherches de Gérard Mordillat et de Jérôme Prieur s'inscrivent depuis quelques années. Depuis toujours, les évidences concernant Jésus se sont heurtées aux convictions des gardiens de l'orthodoxie. Le scandale suscité par la « découverte » de Reimarus: Jésus est né et mort juif, en est une illustration. Cet essai de démythification n'échappe pas à la règle, pour preuve la récente polémique qui a opposé les auteurs du livre aux représentants de la calotte.


Le premier opus de la trilogie, Jésus contre Jésus, replaçait l'homme dans son contexte historique. Le deuxième, Jésus après Jésus, démontrait que le fondateur du christianisme n'était pas Jésus, mais plutôt Paul de Tarse. Ce troisième tome, Jésus sans Jésus, nous invite à explorer de quelle manière une secte juive marginale s'est peu à peu émancipée, pour devenir leader sur le marché religieux.


Les auteurs s'interrogent d'abord sur l'identité de l'auteur de l'Apocalypse, Jean de Patmos. Ils contestent l'opinion commune qui fait des différents Jean du nouveau testament une seule personne, en relevant les incohérences chronologiques d'une telle thèse.

Ils reviennent ensuite sur le terme tiré de l'Apocalype: « synagogue de Satan », qui a servi pendant des siècles à stigmatiser les juifs. Contrairement à l'interprétation erronée qu'en a faite la tradition chrétienne, « la synagogue de Satan » qualifiait le mouvement paulinien. Ce courant du christianisme naissant était tourné vers la conversion des païens, et rentrait en concurrence avec le mouvement des origines, auquel appartenait Jean de Patmos. Le courant judéo-chrétien, fidèle à la loi mosaïque, tentait d'inscrire la parole de Jésus dans l'héritage juif. Ses représentants tenaient pour une abomination ce « christianisme light », incarné par Paul, qui sacrifiait à la cause d'un prosélytisme tourné vers les païens, l'interdiction de la consommation de porc, ou encore la circoncision.


Puis les auteurs nous montrent comment la culture du martyre a participé au succès du christianisme. Ils utilisent pour cela un parallèle intéressant avec le martyre musulman, le chahid, guerrier de la foi. Les réels cas de persécution aux origines du christianisme ont été amplifiés, pour le besoin de la propagande. Le sang des victimes a ainsi irrigué une littérature prosélyte, dont on retrouve jusqu'au Moyen Âge des exemples, avec La légende dorée.

S'est posée également la question de l'héritage biblique: fallait-il faire table rase des textes juifs, comme le préconisait Marcion au milieu du deuxième siècle, ou simplement prolonger l'ancien testament par un nouveau testament? Si la deuxième solution a fini par emporter l'adhésion des hiérarques d'une église en construction, on sait moins à partir de quelles relectures audacieuses les textes de la Torah ont fini par se transformer en annonce de la venue du Christ. On découvre ainsi comment, grâce à une herméneutique savante, le christianisme aurait précédé le judaïsme, en se réclamant d'une filiation directe avec Abraham. L'ancienneté en matière religieuse dans l'antiquité était un gage de paix et de sécurité, et pour cela enjeu d'une bataille textuelle vitale.


Renforcé par sa lutte doctrinaire avec les mouvements saducéens, pharisiens ou baptistes, le christianisme a alors connu à cause même de son succès des dissensions internes, comme celles qui avaient accompagnées sa naissance au cœur d'un judaïsme pluriel. Ainsi, l'Église n'aura de cesse de remettre sur le droit chemin les donatistes, ariens et autres hérétiques qui la menaçaient de division. A la lutte des origines dans laquelle s'illustra Paul de Tarse, succédera un nouveau combat dont la figure de proue sera Constantin: cet empereur converti au christianisme, convertira à son tour le christianisme à la foi impériale.

Le mariage du glaive et du goupillon ne sera pas pour autant consommé sans certaines résistances. Ainsi, le monachisme naissant du quatrième siècle est une réponse à ce qui est vécu comme une compromission du pouvoir spirituel avec le temporel. Mais deux siècles plus tard, remis au pas par une Église toute puissante, « les rebelles vont se transformer en miliciens de la puissance ecclésiastique à l'intérieur d'un État lui-même aux ordres de l'Église. »

Un autre exemple de ce questionnement sur le rapport entre autorité morale et puissance physique nous est fourni à par « La cité de Dieu ». Là encore, on va assister à un détournement textuel: l'idée d'Augustin de « découpler l'État de l'Église » sera pervertie au profit de la « conception d'une primauté de l'Église sur tout le monde chrétien, y compris les empereurs et les rois ».



Le livre se termine sur le processus d'européanisation d'une histoire originellement orientale. On s'amuserait de cette réécriture de l'histoire, de cette expulsion du judaïsme de la légende officielle, si l'on ignorait sur quelle monstruosité cette falsification a débouché. La cause essentielle de cet antisémitisme clérical est résumé par une formule saisissante, qui aujourd'hui encore aurait du mal à passer dans certains milieux prétendument éclairés: « les chrétiens doivent confesser leur appartenance à une religion dont l'inspirateur, sinon le fondateur, n'est pas de la même religion qu'eux. »


John Ford faisait dire à l'un de ses personnages dans L'homme qui tua Liberty Valance« Quand la légende est plus belle que la vérité, on imprime la légende. » Mordillat et Prieur cherchent à imprimer la vérité derrière la légende, et qu'ils en soient remerciés pour des siècles et des siècles, amen. (Terme tiré d'une racine hébraïque :'aman).

Merci beaucoup à Babelio, et à l'opération Masse critique.

dimanche 14 juin 2009

Pensées secrètes, David Lodge.



Le roman est construit à travers la confrontation de trois points de vue: le journal intime d'une écrivaine à succès, le flux de conscience qu'un scientifique abandonne à un dictaphone, et un observateur extérieur qui nous décrit avec neutralité les agissements des différents protagonistes.
L'idée de départ était formidable: nous offrir la rencontre entre deux domaines privilégiés d'accès aux pensées secrètes, les sciences cognitives et la littérature. Malheureusement, l'attente suscitée par le talent de David Lodge n'est pas entièrement comblée, l'intrigue devient de plus en plus poussive, les personnages se désincarnent au fil des pages, pour devenir de simples représentants conceptuels des thèses en présence. On est d'autant plus déçu que l'auteur a l'habitude de nous emporter sans ennui de la première à la dernière page de ses autres romans.

jeudi 21 mai 2009

Eduquer les taupes, Guillermo Fadanelli.



Le narrateur de cette histoire se remémore, à l'occasion de l'enterrement de son père, le traumatisme que celui-ci lui a fait subir en l'envoyant à l'Académie militaire de Mexico. Vingt ans après, il analyse pourquoi son père, contre l'avis de sa mère et de sa grand-mère, a décidé de le confier à cette institution: sans doute pour que son fils ne devienne pas un "pédé d'étudiant" ...

L'histoire m'a rappelé l'excellent roman d'Yves Gibeau, "Allons z'enfants". On y retrouve cette même ambiance lourde faite d'humiliations, d'abus de pouvoir. Une éducation qui a pour vocation, à force de brimades, de transformer en parfaits petits soldats des enfants parfois rebelles à l'esprit de troupe.
Fadanelli adopte un ton volontiers ironique pour ce réquisitoire. Il fait comprendre à son lecteur que ceux qui sortent d'une pareille institution sont fin prêts à affronter une vie de taupe: ne rien voir, ne rien entendre, pourvu que leur tête ne dépasse pas du rang.

samedi 16 mai 2009

Une partie du tout, Steve Toltz.



Difficile de qualifier cet ovni: roman enragé, odyssée psychédélique, tragédie burlesque? On hésite, et finalement, on s'en fout. Pour résumer l'irrésumable, c'est l'histoire d'une relation mortifère entre deux frères, puis entre un père et son fils, racontée de manière désopilante, ce qui permet de faire passer élégamment la lucidité acide du propos, un peu comme ces breuvages infects que l'on fait boire aux enfants en enduisant le bord du verre de sucre cristallisé.

On est obligé de s'arréter presque à chaque page, tant ce roman est truffé de perles, on pourrait extraire pas moins de 500 romans de ce torrent d'imagination, et pourtant tout se tient, on a réellement le sentiment de tenir entre ses mains une partie du tout.
Vertigineux!

dimanche 19 avril 2009

Décryptage.



"A la cour de Tarquin le Superbe, plus un rustre était sournois, et plus on l'estimait. On disait: "Il est sage". Plus c'était un dément effronté, et plus on l'estimait. On disait: "Il est énergique." Plus c'était un abruti primitif, et plus on l'estimait. On disait: "Il est spontané." Au début des années quatre-vingt-dix, à la cour de Tarquin le Superbe, vivaient des personnages de cette sorte: sages, énergiques et spontanés."

Vladimir Pistalo, Millénaire à Belgrade.

samedi 18 avril 2009

Dans la brume électrique avec les morts confédérés, James Lee Burke.



J'ai voulu siroter à nouveau un Dr Pepper en compagnie de Robicheaux, pour survivre à l'avalanche de promotion qui a suivi la sortie du dernier film de Tavernier.
J'ai contourné les piles de Thompson, d'Ellroy et de Pellecanos qui encombraient les deux tiers d'un rayon de ma bibliothèque, retouné les Jonquet, Pouy et Benaquista qui occupaient l'autre tiers, et enfin retrouvé cet exemplaire acheté il y a cinq ans à Arles de "Dans la brume électrique avec les morts confédérés."
Je ne me souvenais plus de l'intrigue, seulement du plaisir que j'avais pris à cette lecture, identifiant à l'époque les marécages camargais au Bayou louisiannais, dans ma lutte sans merci contre les moustiques voraces en pleine orgie printanière.
J'ai eu davantage encore de plaisir à cette deuxième lecture. James Lee Burke nous plonge avec réalisme dans ce monde de New Iberia, nous faisant partager cette atmosphère du sud, entre accords de blues et odeurs de poulets grillés, sur fond de tension raciale. Son héros est une vraie réussite, on devine qu'il voterait Busch, et malgré tout on ne peut qu'éprouver une profonde sympathie pour son humanité. Un romancier capable d'une telle performance ne peut être qualifié que de génial.

mardi 14 avril 2009

lundi 13 avril 2009

Pierre Bayard, Le plagiat par anticipation.



Pierre Bayard à chaque nouvel opus pousse plus loin le bouchon de l'invraisemblance. L'intérêt est de moins en moins dans la thèse qu'il défend que dans la façon dont il organise son discours.

Il met au service de la galéjade avancée dès le titre de l'essai toutes les ressources de la rhétorique universitaire, mobilisant toutes les techniques argumentatives que sa fréquentation assidue des structuralistes, des psychanalystes, des lacano-baudrillardiens de tout poil lui a permis de maîtriser.
Je ne suis pas sûr pourtant que tous les professeurs et docteurs rient de bon coeur à cet essai, hormis peut être le professeur Rollin, cousin éloigné de Pierre Bayard, car derrière cette énorme farce se cache un projet peut être moins vain qu'il n'y paraît au premier abord. En effet, derrière cette habileté à construire la démonstration intelligente d'une thèse stupide, Pierre Bayard fait oeuvre de démolisseur, et nous permet de découvrir derrière la solidité de son ton doctoral la fragilité de tout son édifice.

dimanche 12 avril 2009

mercredi 8 avril 2009

Seul le silence, R. J. Ellory



Joseph Vaughan a tout juste une dizaine d'années quand son père meurt, à la fin des années 30, en Géorgie. C'est sur son enterrement que s'ouvre ce magnifique roman. Joseph va peu après découvrir le corps mutilé d'une de ses camarades de classe. C'est le début d'une série de meurtres qui va plonger cette région des États Unis dans l'horreur, puis révéler la part d'ombre de ses habitants.

L'auteur a su magnifiquement incarner ses personnages, et décrire l'abîme qui sépare l'Amérique rurale de l'Amérique urbaine. Il nous fait ressentir l'empreinte d'une géographie, d'un environnement âpre sur le développement des caractères des personnages. Les sentiments du héros, déchiré entre la fidélité à ses racines et son aspiration à découvrir de nouveaux horizons, sont rendus avec une puissance rare.

Encore un démonstration que la noire n'a rien à envier à la blanche lorsqu'elle est bonne.

dimanche 5 avril 2009

New York City.



"Je souriais comme un l'imbécile que j'étais. C'était là quelque chose qui valait le voyage; c'était New York City, le cœur de l'Amérique du Nord, ses rues comme des veines, ses boulevards comme des artères, ses avenues comme des synapses électriques claquant, canalisant, s'étirant; un million de voix, un million d'autres les recouvrant, tous ces gens aussi proches qu'une famille mais ne voyant qu'eux mêmes."

"Seul le silence", R. J. Ellory.

dimanche 29 mars 2009

Spectacle d'une agonie.



Paul Veyne, dans "Sexe et pouvoir à Rome", explique que l'attrait principal pour les combats de gladiateurs ne résidait pas dans la lutte à mort entre deux hommes. Le plus souvent, le combat se terminait par l'abandon d'un des deux adversaires. C'est alors que le mécène du spectacle prenait la décision soit d'épargner le vaincu, soit de le mettre à mort. Le clou du spectacle était ce moment:
"Un combat de gladiateurs n'est pas un duel loyal où décident les armes: sa logique est d'acculer un malheureux à se déclarer lui-même brisé et à remettre son existence aux mains d'un public qui sent sa toute-puissance dans cet instant où un homme attend sa sentence. La chose passionnante à voir est le visage de cet homme qui attend, puis le visage qu'a cet homme pendant qu'on l'égorge: précisément, l'honneur professionnel des gladiateurs était de demeurer impavides pendant ces instants, qui étaient les moments inoubliables du combat: tout ce qui avait précédé ne tendait qu'à cela."

Le parallèle est saisissant, à deux mille ans de distance, avec le spectacle organisé autour de la mort de Jade Goody. Bien sûr, sa mise à mort n'a pas été décidée par un quelconque organisateur de spectacle (peut-être y reviendra-t-on ...), mais l'engouement suscité par cette agonie a sans doute beaucoup à voir avec un instinct archaïque, vouloir percer derrière le visage d'un condamné à mort le secret qui nous terrifie et nous concerne tous, à plus ou moins longue échéance.

mercredi 25 mars 2009

Rhizome.

L'Homme qui chante l'Homme qui chante.

samedi 21 mars 2009

De la suite dans les idées.

Benoit est fidèle à ses engagements. Après avoir adhéré dans sa jeunesse au projet d'éliminer les juifs d'Europe, il promeut une idéologie qui aura pour effet l'élimination d'une partie de la population africaine.

mardi 3 mars 2009

Contre Lénine.

Le peuple a besoin de liberté, car la liberté est une des formes de la positive attitude bourgeoise.
Le libéralisme, c'est le pouvoir des capitalistes plus le football.

lundi 2 mars 2009

Eternal Sunshine of the Spotless Mind.

Excellente comédie sentimentale de Michel Gondry. Grâce à une trouvaille scénaristique originale, le réalisateur renouvelle ce genre usé, devenu si conventionnel après l'âge d'or des années cinquante. On pouvait d'ailleurs craindre le pire, après dix premières minutes entre le rose et le mauve, même si des indices astucieusement semés (les pages déchirées du journal intime, l'inconnu qui aborde Joël devant l'appartement de Clémentine) sont comme des grains de sable entre les dents crantés d'une mécanique lubrifiées au sirop de grenadine.

On assiste alors au dynamitage des traditionnels épisodes de la relation amoureuse: tout va se présenter dans le désordre, et générer un kaléidoscope émotionnel en nous projetant dans un patchwork temporel. Sans jamais s'essouffler, l'intrigue va nous mener jusqu'à cette dernière scène d'anthologie, où le plaisir initial de la découverte de l'autre, le moment euphorique de la rencontre amoureuse, vont être soumis au tribunal de l'habitude, confrontés aux récriminations du quotidien, créant une dissonance au cœur même de la romance naissante.

On ajoutera à cela une bande-originale très réussie, avec notamment une reprise par Beck du sirupeux slow des Korgis, Everybody's Gotta Learn Sometimes.

mercredi 25 février 2009

Distinction entre torchons et serviettes.



"... le roman noir a gagné. Le roman policier est à enfoncer dans les poubelles de l'histoire, le thriller dans les chiottes du néo-freudisme et le roman à énigmes dans le compost du sudoku."

J-Bernard Pouy, Une brève histoire du roman noir!

La reine des lectrices, Alan Bennett.



Cette reine des lectrices est accessoirement reine d'Angleterre. La littérature envahit sa vie le jour où, par accident, elle pénètre dans un bibliobus et se sent obligée d'en ressortir avec un livre. C'est le début d'une maladie douce, maladie d'amour, qui va peu à peu la conduire à négliger les activités inhérentes à sa fonction, pour assouvir une passion de plus en plus gênante au regard de ses obligations protocolaires. C'est l'histoire d'un apprentissage qui conduira la reine jusqu'à la révélation proustienne.

Dans un temps où la culture est menacée en France par les promoteurs de l'argent roi et du divertissement bigardoclavieriste, cette fable est rafraichissante. C'est une sorte de réponse à Seguela, qui affirmait il y a peu qu'un homme de cinquante ans sans rolex au poignet était un raté. On lui répondra que s'il a perdu son temps à lire Proust, ce raté se sera épargné la servitude de donner l'heure avec ostentation à son entourage béat d'admiration.
Il me semble d'ailleurs que Proust n'avait pas de rolex.

samedi 21 février 2009

Mensonge et persuasion.

Figures de style.

« - J’ai bon caractère, mais j’ai le glaive vengeur et le bras séculier. L’aigle va fondre sur la vieille buse.
- C’est chouette ça, comme métaphore.
- Ce n’est pas une métaphore, c’est une périphrase.
- Oh, fait pas chier !
- Ça, c’est une métaphore. »

Michel Audiard, Faut pas prendre les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages (1968)

samedi 14 février 2009

vendredi 13 février 2009

Echange au sommet.

"_ Lève toi vite, ou je t'écrase la gueule à coups de talon.
_ Casse toi pauvre con."

mercredi 21 janvier 2009

Là où les tigres sont chez eux, Jean-Marie Blas de Roblès.



Juin 1982: Eléazard, journaliste français exilé au Brésil, se voit confier la tâche de commenter une biographie d'Athanase Kirsher, jésuite du dix-septième siècle, écrite par son disciple. Durant tout le roman, nous allons ainsi naviguer entre deux époques, celle révolue de l'ère baroque, et celle toujours vivante d'un libéralisme sauvage qui fleurit sur la misère sociale.
Près de huit cents pages, on pourrait prendre peur avant de démarrer l'ascension. Pourtant, cette escalade s'effectue d'une seule traite, avec infiniment de plaisir, grâce à l'extraordinaire maîtrise de l'auteur. On ne compte pas moins de quatre intrigues principales, dont le rythme s'accélère continuellement, jusqu'à nous soumettre dans les derniers chapitres à un suspens haletant.
Mais ce roman est davantage qu'un simple roman d'aventure, il propose en effet une réflexion sur la modernité, la nature du progrès des connaissances, le sens d'une existence humaine, sans jamais tomber dans le piège de la cuistrerie.
Enfin un roman français qui ose la générosité.

dimanche 18 janvier 2009

L'économie expliquée à ma fille.

"Sous prétexte que les communistes se sont cassé la gueule en URSS, avait dit l'oncle pas plus tard qu'hier, il faudrait cracher sur le marxisme, rejeter la lutte contre l'oppression, l'espoir du Grand Jour? Non, princesse, ça arrangerait trop de monde, cette histoire. C'était pas net du tout. Ils se pavanent aujourd'hui, mais ils ont développé que le sous-développement, si tu veux mon avis. Même l'aide aux pays du tiers-monde, tu sais comment ça marche? On prend du fric aux pauvres des pays riches pour le donner aux riches des pays pauvres... Ça tourne en rond... Je suis pas communiste, mais la seule politique pour une mouche, c'est de sortir de son piège à mouche, on m'ôtera pas ça de l'idée..."

J-Marie Blas de Roblès, Là où les tigres sont chez eux.

samedi 17 janvier 2009

Les preuves.

Quand nous les faisons nôtres, nous triomphons d'épreuves.

jeudi 8 janvier 2009

Des siences de l'esprit.




"Je crois simplement que nul ne sait jamais rien sur personne. Il n'y a pas de mathématiques de l'esprit humain; ni vrai ni faux dans ce domaine, seulement des masques et des manteaux d'arlequin. Comédien celui qui regarde en croyant, de bonne fois ou de mauvaise fois, échapper à la manipulation; comédien, celui qui se laisse regarder. On ne sort pas de là ...".

Jean-Marie Blas de Roblés, Là où les tigres sont chez eux.

lundi 5 janvier 2009

Un etron sur la lune.

"Envoyer un missionnaire convertir les chinois ou un cosmonaute sur la Lune, c'est exactement ma même chose: cela part d'une volonté identique de régir le monde, de le confiner dans les limites d'un savoir doctrinaire et qui se pose chaque fois comme définitif. Aussi improbable que cela ait pu apparaître, François-Xavier arrive en Asie et convertit effectivement des milliers de chinois, l'Américain Armstrong - un militaire, entre parenthèses, si tu vois ce que je veux dire ... - foule aux pieds le vieux mythe lunaire, mais en quoi ces deux actions nous apportent-elles autre chose qu'elles-mêmes? Elles ne nous apprennent rien, puisqu'elles se contentent d'entériner quelque chose que nous savions déjà, à savoir que les chinois sont convertibles et la Lune foulable ... Toutes deux ne sont qu'un même signe de l'autosatisfaction des hommes à un moment donné de leur histoire."

Jean-Marie Blas de Roblès, Là où les tigres sont chez eux.

dimanche 4 janvier 2009

oh my mama, Alela Diane.

Donald est mort.

Donald Westlake: 1933-2008.
Adieu Dortmunder.

mercredi 31 décembre 2008

Sarkozi par Todd



E Lévy: Incohérent, intellectuellement médiocre, agressif, affectivement instable et animé par l’amour de l’argent : il n’est guère de défaut que vous ne prêtiez au président de la République. Ne verseriez-vous pas dans la recherche de boucs émissaires que vous l’accusez de pratiquer ?


E Todd: Taper sur Nicolas Sarkozy est une activité saine, morale et satisfaisante, mais il ne faut pas s’arrêter là. Il faut bien comprendre qu’il n’a pas été élu en dépit de ses défauts mais grâce à eux. Il m’arrive de me faire plaisir en disant ce que je pense. Mais s’il m’intéresse, comme chercheur, c’est parce qu’il est un concentré des tendances mauvaises qui travaillent la société française.

mardi 30 décembre 2008

Le premier principe Le second principe, Serge Bramly.



La lecture s'ouvre sur l'agonie d'une princesse anglaise victime d'un accident de la route, et se clôt sur l'élucidation des causes du suicide d'un ancien premier ministre français. Le chaînon manquant entre ces deux évènements se nomme Max Jameson, et a exercé la lucrative activité de paparazzi. Celui-ci va se retrouver au centre d'un imbroglio politico financier, victime à la fois de politiciens véreux, trafiquants d'armes et méchants barbouzes. Heureusement, il existe de gentils agents secrets: c'est le cas du narrateur, philosophe, poète, épris de culture chinoise.

On l'aura compris, il s'agit d'un polar paranoïaque, mais dans la meilleure veine. On pense par exemple à French Tabloïd, de Oppel. Bramly utilise les scandales des années 80 comme décor pour bâtir son intrigue. Mais on va un peu plus loin que le classique polar. On navigue ainsi entre un exposé du théorème de Lincoln-Kennedy, une description de la vie comme une partie de mah-jong, ou une analyse psychologique inspirée de l'école de Palo Alto, sans que jamais ces disgressions ne ralentissent l'action. On sort de ce roman avec le sentiment d'avoir reconstitué un puzzle, dont le motif serait un point d'interrogation.

mercredi 17 décembre 2008

Boutih ou le socialisme oportuniste.



Malek Boutih intervenait ce midi sur France Inter. En substance, il déclarait qu'avant de servir un parti, il avait pour vocation de servir la France, et qu'il n'était pas opposé à l'idée de rentrer au gouvernement.
Démonstration est faite une nouvelle fois que le PS regorge de "talents" qui ne sont pas choqués à l'idée de siéger dans le gouvernement le plus ouvertement antisocial depuis la seconde guerre mondiale.
PS comme Pépinière Sarkoziste, que de couleuvres avalées par des militants crédules.

dimanche 14 décembre 2008

samedi 13 décembre 2008

La récup', Jean-Bernard Pouy.



Battue et rebattue, l'intrigue est banale: un brave type est la cible de la mafia, ici la russe (moins de câpres et d'anchois que pour la sicilienne, la calabraise ou la napolitaine). Pour dire à quel point Pouy se fout de l'histoire, c'est qu'il nous livre l'honnête série B dont il s'inspire, avec Lee Marvin dont il fait le modèle de son héros.

Pourtant, on est tenu en haleine de bout en bout, d'abord par la grâce de son écriture, à la fois sèche et généreuse. Ce qui enchante, c'est cette langue gouailleuse et évocatrice, qui fait douter de ce que j'ai pu lire dans une interview de Pouy:

"Barricata : Tu relis parfois tes bouquins ?
Pouy : Non, j’ai honte. Y’a de quoi, je vois toujours des trucs que j’aurais pu faire différemment, des tournures de phrases. Moi j’écris très vite, je ne me relis pas, je m’en fous. Le problème, c’est que je m’en fous, ça, on me le reproche de plus en plus. Je fais en deux coups : je laisse reposer et je relis une seule fois. Je ne suis pas un écrivain moi, tu vois, j’en ai rien à taper, je profite du plan parce que quand même c’est un privilège absolu: pas de patron, pas d’horaires, j’ai du temps libre et en plus, on me paye pour les conneries que je raconte."
http://contre.propagande.org/pravda/modules/news/article.php?storyid=113

La récup' se lit plutôt comme un guide touristique des troquets de France, de la Corse à la Bretagne. C'est moins un polar "efficace" qu'une promenade "gratuite" avec un auteur chaleureux.

samedi 6 décembre 2008

Quelque chose à te dire, Hanif Kureishi.



C'est un roman écrit à la première personne. Le héros, Jamel, psychanalyste à Londres, a décidé de passer de l'autre côté du divan. Il nous livre ses confidences, à un âge où les interrogations sur le sens de la vie s'aiguisent. Pourtant, sa vie nous paraît calme et sereine quand on la compare à celles des personnages qu'il côtoie. La palme de l'excentricité revient à Miriam, soeur du héros, muse bachique tout droit sortie d'un film de Fellini. Ses apparitions désopilantes ponctuent ce livre de grands éclats de rire.
Mais sous l'élégance d'une douce ironie, l'auteur parvient à nous toucher au plus profond de l'âme. Il y a quelque chose de chirurgical dans cette manière de fouiller et d'analyser les rapports humains, de disséquer les malentendus et les fausses certitudes.
C'est un grand livre, qui se dévore très vite malgré son épaisseur. On n'a qu'un seul regret à la dernière page, c'est de ne pas l'avoir fait durer plus longtemps.

vendredi 21 novembre 2008

Sylvie Germain, L'inaperçu.



Sylvie Germain est une conteuse. Ce roman débute par l'adoption du père Noël de la part d'une famille endeuillée. Et c'est le début d'une multitude d'histoires enchâssées les unes dans les autres, sans que jamais l'on ne perde le fil du récit.
Mais le plus captivant, c'est ce qui n'est pas raconté, à peine suggéré.
L'inaperçu, ce sont les gestes que personne ne remarque, les paroles envolées sitôt prononcées, les petites choses sans importances qui pourtant remplissent les existences.
Sylvie Germain a la patience des orpailleurs, elle passe au tamis de son écriture les petits riens qui bouleversent le cours d'une vie. Elle nous fait réaliser que ce que nous croyons connaître des secrets des autres, ce sont souvent de pures chimères, des inventions qui nous permettent d'espérer que tout a un sens. Elle joue de l'omniscience du romancier pour révéler les erreurs d'interprétation, les espoirs ou les regrets qu'un geste mal compris ont pu faire naître.
Le seul petit bémol, ce sont ces deux ou trois petits passages convenus, qui contrastent avec la justesse de l'ensemble.

mercredi 8 octobre 2008

L'orgie, John Fante.



Ce livre réunit deux nouvelles publiées en 1985.

Dans la première, qui donne son nom au recueil, le narrateur est un enfant d'une dizaine d'années. Il nous raconte une amitié, celle de Nick, son père, avec Franck Gagliano, un athée de la pire espèce, de celle qui nie Dieu jusque dans la maison de la Mama. Chassé par celle-ci à coup d'eau bénite au début de l'histoire, il va entraîner Nick sur le chemin de la luxure.

Dans la seconde nouvelle, "1933 fut une mauvaise année", on suit les tribulations d'un adolescent qui rêve de devenir champion de base ball. Mais pour que ce rêve devienne réalité, il faudrait tenter sa chance sous le soleil de Californie, ce qui n'est pas dans les projets du père. Celui-ci a une toute autre ambition pour son fils: en faire son associé dans une entreprise de maçonnerie.

On retrouve l'univers habituel de Fante: celui d'une famille d'immigrés italiens, dans les années 30 aux États Unis, confrontée à la crise économique.

Ce qui tient lieu ici de fil conducteur entre les deux nouvelles, c'est le thème de la relation difficile entre un fils et son père. Celle-ci se nourrit de sentiments contradictoires, tissés d'amour et de haine, d'admiration et de pitié, de fidélité et de trahison. Personne du père ou du fils ne détient la vérité, ou plus exactement la vérité n'existe pas, chacun des personnages de Fante suit sa propre logique, et plie les petits événements de la vie dans un sens qui lui convient.

Tout cela est teinté du style caractéristique de Fante, équilibriste virtuose, qui sait doser tragique et comique avec une science consommée de la dramaturgie, pour donner vie à des personnages qu'on n'oublie pas.

lundi 29 septembre 2008

Amour aux vaches.

La peau lisse de la gendarme rit sous mon bidule.

dimanche 7 septembre 2008

Le fait du prince, Amélie Nothomb.



Si un inconnu, suite à une panne de voiture, débarque chez vous pour téléphoner à un garagiste, et s'il s'écroule raide mort après avoir composé le numéro, il est naturel que vous appeliez police secours ou le SAMU. Sauf si la veille, un homme vous a narré les misères que les flics suspicieux font subir aux personnes qui se retrouvent dans cette situation.
Baptiste Bordave décide donc d'usurper l'identité du mort, plutôt que de se retrouver suspecté de meurtre.

Cette façon d'imposer dès le début du roman une explication rationnelle à un comportement complètement irrationnel est un moyen efficace pour l'auteur de harponner son lecteur. En deux très courts chapitres, Amélie Nothomb nous prend dans la souricière, et même si la suite n'est pas à la hauteur de ce départ sur les chapeaux de roues, je ne suis pas descendu en marche.

Il y a par moment certaines facilités qui font penser aux chroniques potaches de fluide glaciale période années 80, mais dans l'ensemble, c'est une lecture distrayante, dont il ne reste pas grand chose après qu'on ait refermé le livre. On n'en fera pas le reproche à l'auteur, je ne pense pas qu'elle ambitionne autre chose que d'écrire des romans pas désagréables à lire, et qui se vendent bien.

mercredi 3 septembre 2008

Joyeuse trinité.



"A mon sens, voyez-vous, les artistes, les savants, les philosophes semblent très affairés à polir des lentilles. Tout cela n'est que vastes préparatifs en vue d'un événement qui ne se produit jamais. Un jour la lentille sera parfaite; et ce jour-là nous percevrons tous clairement la stupéfiante, l'extraordinaire beauté de ce monde..."

Henry Miller, cité par Gilles Deleuze, dans Spinoza Philosophie pratique.

lundi 1 septembre 2008

Jean-Paul Dubois, Prends soin de moi.



Paul Osterman a 43 ans, est rentier, et très déprimé. Les loisirs, il connaît, il ne connaît que ça. Ainsi alimente-t-il son mal de vivre de dangereuses rencontres, étant tour à tour sparing partner ou gibier au gré de ses maitresses successives.

Ce roman du début des années 90 est moins abouti que ses derniers opus. Son style est encore à l'état de chrysalide, chenille prête à se transformer en papillon. On trouve pourtant ça et là quelques pépites:
"Leur appartement était couvert de crucifix au point que leur seul couloir ressemblait à un chemin de croix."
Ou encore, décrivant la réaction du narrateur devant les accusations que lui fait un grand-père ayant perdu son petit-fils: "Je n'avais rien à répondre au vieil homme. Je n'étais coupable de rien mais je lui reconnaissais le droit de me parler ainsi. Son chagrin était supérieur au mien".

Pour ceux que la naissance d'un talent intéresse.

mardi 26 août 2008

Le chat du rabbin, Joann Sfar.



J'ai dévoré les cinq tomes au même rythme que celui du chat se jetant sur ses proies de prédilection: les oiseaux. En effet, ce chat est ornythophage, ce qui lui permet d'acquérir le don de parler aux humains quand c'est un perroquet ou un mainate qui est au menu. Et ce qu'il dit, le chat, c'est qu'il veut faire sa Bar Mitzva! Stupeur du rabbin, qui consulte son maître talmudique: celui ci est formel, ce n'est pas possible. Qu'à cela ne tienne, le chat tient tête, et en parfait exégète de la bible, finit par imposer son point de vue à l'autorité bornée.
La suite des aventures de ce chat est de ce tonneau: faire exploser les subtiles arguties qui étayent les mauvaises fois, en se servant du logos comme d'une arme, en subvertissant le Verbe par le Verbe.
Vivement le sixième tome, et le septième, et le huitième, ....

vendredi 22 août 2008

Les menteurs, Marc Lambron.



Il s'agit d'une chronique mi-ironique, mi-nostalgique des trois dernières décennies. A travers les confessions de trois quinquagénaires, Claire, Karine et Pierre, on suit le récit rétrospectif à la première personne de leurs rêves d'adolescents khâgneux, puis le réveil plus ou moins brutal de la trentaine, de la quarantaine, et de la cinquantaine.
L'amour, le travail, les ambitions, les apparentes sincérités et les vraies trahisons, tout est analysé sans faux semblants par des acteurs lucides sur ce qui teinte d'une ombre de défaite leurs succès.

Même si l'on n'appartient pas à la génération qu'il décrit, Marc Lambron parvient à faire résonner en nous la corde sensible, malgré les références qui peuvent parfois nous échapper. Quand au style de Lambron, c'est un régal, un virtuose équilibre entre acidité et humour.

jeudi 21 août 2008

La vérité du mensonge.

"Notre sincérité est toujours celle du témoin abusé: il n'y a pas de bonne version, seulement des interprétations. Chacun se trompe de bonne fois. Le mensonge fluctue avec la vie, il lui donne sa respiration face au verdict des miroirs. En cela, il embrasse la vérité comme le silence renvoie au langage; étranger à soi-même en croyant se connaître, chacun vit proche des autres en partageant ce simulacre. Mensonge des reflets, de l'époque, de la mémoire, des romans. Lorsque tous les leurres ont brûlé sur le bûcher des phrases, les cendres avouent ce qui a vraiment été".

Les menteurs, Marc Lambron.

mercredi 20 août 2008

Des livres et des enfants.

"Un certain mépris montant pour les livres, notamment ceux du passé, regardés comme des vieilles lunes, me paraissait en rapport avec l'absence de considération que l'on porte aux enfants. Pourquoi lit-on? Sans doute pour élargir sa vision au-delà de la circonstance, entendre la voix de l'autre, éprouver par le plaisir de la langue sa propre humanité. Ce sont des dispositions que l'on retrouve dans le regard porté sur les enfants. Ils ont aussi fragiles qu'une bibliothèque, aussi riches du temps à venir que les vieux volumes le sont de celui qui fut. A chaque étape de la vie, il nous est loisible de fermer les livres et de blesser nos enfants. Je n'ai jamais jugé les autres à leur ignorance, puisque mon métier était d'enseigner. En revanche, je regardais de plus en plus les enfants comme le livre qu'ils avaient ouvert ou fermé, la bibliothèque de vie qu'il leur avait été donné de construire ou de brûler. Sans doute parce que j'essayais de transmettre l'amour des livres à de jeunes adultes, j'appliquais intérieurement un critère minimal: que fait-on des enfants? On peut considérer ses contemporains, notamment les plus occupés d'eux-mêmes, les glorieux qui cherchent la lumière, ou les moraux qui prétendent la détenir, et regarder au cas par cas, le plus précisément possible, ce qu'il en est de leur progéniture. La preuve par le rayonnement de la descendance, cela existe; aussi vrai que la vérité de certains êtres se manifeste par des enfants détruits."

Les menteurs, Marc Lambron.

lundi 18 août 2008

La marche, E. L. Doctorow.



Ce roman nous entraîne dans le sillage du Général Sherman à la conquête de la Géorgie, de la Caroline du Nord et de la Caroline du Sud lors de la dernière année de la guerre civile américaine. C'est l'occasion de découvrir des personnages qui ont chacun des motifs différents de rejoindre la marche du général nordiste.

Pearl, fruit du viol de sa mère esclave par son maître de père, est le personnage central du roman: à travers elle passent toutes les lignes de fracture à l'origine d'une nouvelle identité, celle de l'esclave émancipé. En cela, elle est le point de cristallisation où vont se concentrer les courants d'un puissant mouvement historique et les aspirations d'un individu à une forme de réalisation personnelle.

Autre personnage complexe, celui du médecin militaire, qui a choisi de suivre Sherman pour étudier sous la forme de travaux pratiques à grande échelle la chirurgie. On sent chez lui que l'humanisme et le cynisme sont arrivés à un point d'équilibre fragile: un blessé, sorte de Phineas Gage, est la clef d'une boîte de Pandore dans laquelle se trouvent enfermées les pires horreurs de la médecine expérimentale nazie.

Il y a encore ce déserteur sudiste, grain de sable qui est là pour nous rappeler que l'Histoire est un train lancé à chaque instant devant des aiguillages, qu'elle est le résultat d'histoires individuelles qui auraient pu l'infléchir dans une direction plutôt qu'une autre.


Doctorow donne vie à une comédie humaine en seulement trois cents pages, parvient à donner du souffle à des dizaines de personnages, parfois en une seule description, réussit à atteindre une dimension épique, sans lyrisme facile, sans héroïsme bidon.
Un grand roman.

La cité interdite, Zhang Yimou.

Sophocle et Eschyle peuvent se rhabiller: incestes, infanticides, fratricides, parricides, lentes agonies par empoisonnements, morts violentes par toutes sortes d'armes blanches, et j'en oublie, voilà les ingrédients de cette tragédie située en Chine au dixième siècle.
On ne s'ennuie jamais pendant ce film haut en couleurs au sens propre comme au sens figuré. Les scènes d'action sont magnifiques, et savamment distillées pour ne pas nuire à la progression dramatique du récit. Gong Li est magnifique dans un rôle de victime et manipulatrice, tandis que Chow Yun-Fat campe magistralement un empereur diabolique, qui ferait passer le Richard III de Shakespeare pour un gentil enfant de cœur.

Les déferlantes, Claudie Gallay



Le monde décrit dans ces sept cents pages, c'est celui d'un village de naufrageurs à proximité de La Hague. La narratrice sans nom, baptisée la Ténébreuse par son copain sculpteur Raphaël, a quitté la Provence pour survivre à un deuil. Elle découvre autour d'elle des existences blessées, semblables à la sienne, faites de cicatrices jamais refermées. Elle se mue alors en enquêtrice, à la recherche des secrets qui se cachent derrière les haines mal dissimulées, les gestes et les regards sourds.
Claudie Gallay a une écriture aussi sensible qu'une pellicule photographique. Elle parvient par petites touches subtiles à créer autour de détails insignifiants des moments d'émotions, qui nous submergent vagues après vagues, jusqu'à nous emporter au large, dans son univers.
Un excellent roman, qui ne fait pas l'économie des personnages, des histoires, des sentiments.

vendredi 8 août 2008

Programme humaniste.

"On peut parler alors d'humanisme, au sens large du terme, lorsqu'une culture comporte les caractéristiques suivantes: effacement relatif de la spéculation métaphysique; intérêt préférentiel pour la psychologie et la politique; curiosité pour la diversité des sociétés, des civilisations, des coutumes en tant qu'expressions également respectables de l'homme; adoption du bonheur comme centre de référence de la morale; contestation de l'homme conçu comme conflit de deux natures, l'une bonne, l'autre mauvaise; tendance à accepter la totalité de la réalité humaine, telle qu'elle nous arrive, et à la ressentir comme en harmonie avec la nature en général, où elle s'inserre sans disparaître; optimisme culturel, c'est à dire confiance dans la science et la technique comme instruments d'amélioration de la vie humaine."

J-François Revel, Histoire de la philosophie occidentale.

samedi 2 août 2008

Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme, Cormac McCarthy.



Un règlement de compte en plein désert, avec pour résultat trois cadavres et un agonisant.
Un chasseur, Moss, qui s'approche par hasard et se joint au festin des mouches, plus appâté par une mallette contenant deux millions de dollars que par l'odeur de la charogne.
Et le chasseur devient alors gibier, traqué entre autres par un cartel mexicain de la drogue, un tueur psychopathe qui semble agir pour son propre compte, et un shérif nostalgique du bon vieux temps.

McCarthy sait captiver son lecteur: on pense par moments à Ellroy pour son talent à nous prendre à la gorge, à nous imposer son rythme d'enfer. La situation de départ est usée: le bon gars poursuivi par une meute de tueurs. Mais l'écriture nerveuse, le laconisme des descriptions, le contraste entre l'horreur de certaines scènes et la poésie humaniste de certains passages, la précision des dialogues, tout cela concourt à une lecture rafraîchissante.

dimanche 27 juillet 2008

Willard et ses trophées de bowling, Richard Brautigan.



C'est l'histoire d'une tragédie.
Bob et Constance sont les deux gentils, et ils ont bien des malheurs, parce qu'ils ont des verrues génitales, et que ça a transformé radicalement leurs rapports sexuels.
Les Logan Brothers, c'est les trois méchants: il y a celui qui répond au téléphone, celui qui lit des illustrés et enfin celui qui pense à la prochaine bière qu'il va s'envoyer. Si les méchants sont si méchants, c'est pas de leur faute, c'est à cause de la société, qui permet que trois braves petits gars qui avaient pour seule passion les concours de bowling, se fassent détrousser de leur merveilleuse collection de trophées. Alors forcément, ça donne des envies de meurtre.

Mais à vrai dire, l'histoire on s'en fout.
En fait, Brautigan, c'est le gars qui nous plante le décors, et puis après, il nous tire par la manche, et nous montre l'arrière du décors, le contreplaqué pas peint, les sparadraps et bouts de ficelle qui font tout tenir debout. Et son exploit, c'est de tenir la distance sur prés de 200 pages, suscitant des rires du début à la fin, sans jamais lasser.

Chapeau!

vendredi 25 juillet 2008

Les Trois Roses jaunes, Raymond Carver.



Il s'agit d'un recueil de nouvelles.
Des histoires banales: entre autres un fils partagé entre l'ennui de la proximité d'une mère acariâtre, et sa mauvaise conscience face à son déménagement programmé; ou encore un homme qui se ruine au travail pour subvenir aux besoins d'une famille qui vit à ses crochets. La dernière nouvelle tranche avec l'ambiance générale du recueil, puisqu'il s'agit des derniers moments de Tchekhov, et de sa nuit d'agonie dans une chambre d'hôtel, entouré de sa sœur et de son médecin.
Ces histoires se lisent sans ennui particulier, sans passion non plus. On se dit qu'il est naturel qu'il soit publié dans le New York Times, tant cela relève de l'anecdotique.
Tout cela peut intéresser un cercle restreint de lecteurs extraordinaires, curieux de ce qui se passe dans la vie des gens ordinaires.

dimanche 20 juillet 2008

Demande à la poussière, John Fante.



Il court, il court, Arturo Bandini.
Et c'est pur plaisir que de le suivre dans ses pérégrinations de Bunker Hill à Long Beach, en passant par le désert du Mojave.
Il nous raconte sa vie d'écrivain débutant, Arturo; il a des rêves de gloire plein les mirettes, mais pour parvenir à raconter des histoires, il faut multiplier les rencontres, les expériences de vie, comme d'autres multiplient les petite pains.
Alors il sort, et dans un bar pourri, il finit par rencontrer sa princesse. Sauf que c'est pas vraiment comme dans "once upon a time"; d'abord elle est plus métèque qu'Aurore la belle, mais ce n'est pas ça qui ferait détourner ses ital-eyes. Non, ce qui ferait tout foirer, c'est son caractère de cochon à Camilla. Il faut dire que Bandini se la joue plutôt pyromane que pompier, et on sent tout le plaisir qu'il a à vider une bouteille d'alcool à brûler sur les braises quand le feu semble éteint.
La réussite du roman tient à la distance ironique que Fante parvient à entretenir avec lui-même, et au style qui par moment atteint une verve toute célinienne. J'avais besoin d'une telle lecture revigorante après "la route" apocalyptique de McCarthy.

Le siècle de Freud, Eli Zaretsky.



J'aurais du me méfier: préface de la Roudinesko, gardienne du mausolée freudien.
Un gros pavé illisible, à force de notes et de citations, qui sentent le besoin de faire la preuve d'une thèse par accumulation de cas particuliers.
Que veut montre l'auteur? Que la psychanalyse a joué un rôle nécessaire dans l'établissement de la société de consommation, singeant pour cela la théorie weberienne sur le calvinisme et la naissance de l'esprit du capitalisme.
C'est assommant de manque de discrimination entre l'accessoire (pléthorique) et le nécessaire (bien maigre) à l'établissement de la démonstration, et la traduction par endroits sent le travail bâclé.
A éviter.

vendredi 11 juillet 2008

La route, Cormac McCarthy



La description d'une extinction massive.
Du gris, des cendres. Le froid et l'humidité. Et dans ce monde mort, un homme et son fils. Ils avancent. La route ne mène nul part, elle est son propre but. Survivre, malgré le désespoir, l'horreur de l'extermination.

Il ne faut pas commencer ce roman si on attend de la littérature du plaisir, de la joie, de l'optimisme. Car ce roman en est l'antithèse, et il vous sera impossible de reposer ce livre après avoir croisé la route de l'homme et du petit. Pire qu'un cauchemar, vous vous réveillerez pour continuer ce mauvais rêve. J'ai voulu arrêter dix fois cette lecture, mais je n'ai pas pu, malgré l'épreuve de sa poursuite.

La cause première, c'est le style de McCarthy: il est éblouissant. En usant d'une écriture limpide, celui-ci parvient à atteindre un pouvoir d'évocation exceptionnel. J'ai rarement été transporté aussi loin par un auteur:

"Peut-être que dans la destruction du monde il serait enfin possible de voir comment il était fait. Les océans, les montagnes. L'accablant spectacle des choses en train de cesser d'être. L'absolue désolation, hydropique et froidement temporelle. Le silence."

Je suis devenu un McCarthyste convaincu.

lundi 7 juillet 2008

Violette (9)

"A cette première visite qu’en quittant Saint-Loup j’allai faire à Mme de Villeparisis, suivant le conseil que M. de Norpois avait donné à mon père, je la trouvai dans son salon tendu de soie jaune sur laquelle les canapés et les admirables fauteuils en tapisseries de Beauvais se détachaient en une couleur rose, presque violette, de framboises mûres."

Marcel Proust, Le côté de Guermantes.

dimanche 6 juillet 2008

Diddley Bow.

Bo Diddley a emprunté son nom à un instrument rudimentaire, le diddley bow, constitué d'une caisse de résonance et d'une corde. A l'origine, la guitare de Bo Diddley n'est donc pas une six cordes, mais une unicorde, n'en déplaise à Marc Villard.
Voici une démonstration, en réponse aux esprits chagrins qui demandent pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué.

Lynchage.

"Un numéro du programme me fut extrêmement pénible. Une jeune femme que détestaient Rachel et plusieurs de ses amies devait y faire dans des chansons anciennes un début sur lequel elle avait fondé toutes ses espérances d’avenir et celles des siens. Cette jeune femme avait une croupe trop proéminente, presque ridicule, et une voix jolie mais trop menue, encore affaiblie par l’émotion et qui contrastait avec cette puissante musculature. Rachel avait aposté dans la salle un certain nombre d’amis et d’amies dont le rôle était de décontenancer par leurs sarcasmes la débutante, qu’on savait timide, de lui faire perdre la tête de façon qu’elle fît un fiasco complet après lequel le directeur ne conclurait pas d’engagement. Dès les premières notes de la malheureuse, quelques spectateurs, recrutés pour cela, se mirent à se montrer son dos en riant, quelques femmes qui étaient du complot rirent tout haut, chaque note flûtée augmentait l’hilarité voulue qui tournait au scandale. La malheureuse, qui suait de douleur sous son fard, essaya un instant de lutter, puis jeta autour d’elle sur l’assistance des regards désolés, indignés, qui ne firent que redoubler les huées. L’instinct d’imitation, le désir de se montrer spirituelles et braves, mirent de la partie de jolies actrices qui n’avaient pas été prévenues, mais qui lançaient aux autres des œillades de complicité méchante, se tordaient de rire, avec de violents éclats, si bien qu’à la fin de la seconde chanson et bien que le programme en comportât encore cinq, le régisseur fit baisser le rideau. Je m’efforçai de ne pas plus penser à cet incident qu’à la souffrance de ma grand’mère quand mon grand-oncle, pour la taquiner, faisait prendre du cognac à mon grand-père, l’idée de la méchanceté ayant pour moi quelque chose de trop douloureux. Et pourtant, de même que la pitié pour le malheur n’est peut-être pas très exacte, car par l’imagination nous recréons toute une douleur sur laquelle le malheureux obligé de lutter contre elle ne songe pas à s’attendrir, de même la méchanceté n’a probablement pas dans l’âme du méchant cette pure et voluptueuse cruauté qui nous fait si mal à imaginer. La haine l’inspire, la colère lui donne une ardeur, une activité qui n’ont rien de très joyeux; il faudrait le sadisme pour en extraire du plaisir, le méchant croit que c’est un méchant qu’il fait souffrir. Rachel s’imaginait certainement que l’actrice qu’elle faisait souffrir était loin d’être intéressante, en tout cas qu’en la faisant huer, elle-même vengeait le bon goût en se moquant du grotesque et donnait une leçon à une mauvaise camarade. Néanmoins, je préférai ne pas parler de cet incident puisque je n’avais eu ni le courage ni la puissance de l’empêcher; il m’eût été trop pénible, en disant du bien de la victime, de faire ressembler aux satisfactions de la cruauté les sentiments qui animaient les bourreaux de cette débutante."

Marcel Proust, Le côté de Guermantes.

samedi 5 juillet 2008

L'histoire de l'amour, Nicole Krauss.


Le personnage principal du roman, c'est un livre.
L'histoire de ce livre est l'occasion de feuilleter un album de famille, de visiter une galerie de personnages tous plus attachants les uns que les autres. Que ce soit le vieillard trahi, l'écrivain raté, l'adolescente idéaliste, ou l'enfant qui se prend pour le messie, chacun porte sur le monde et les autres un regard lucide et réaliste, et la réunion de tous ces points de vue crée un fond d'humanité où l'on se retrouve soi-même.
Un autre fil relie entre elles toutes ces histoires particulières, celui de la tuerie des juifs en Europe. Les héros du roman sont des rescapés de la solution finale, ou leurs enfants, ou leurs petits-enfants, des êtres jetés au hasard de l'autre côté de l'Atlantique. Pourtant, nul pathos ni escroquerie putassière aux sentiments, c'est à petite touches ironiques que l'auteur convie le lecteur à un précieux moment de plaisir et d'intelligence.

Violette (8)

"Cependant elle s'avançait: ignorant de cette réputation éparse, son corps étroit, réfractaire et qui n'en avait rien absorbé était obliquement cambré sous une écharpe de surah violet; ses yeux maussades et clairs regardaient distraitement devant elle et m'avaient peut-être aperçu; elle mordait le coin de sa lèvre; je la voyais redresser son manchon, faire l'aumône à un pauvre, acheter un bouquet de violettes à une marchande, avec la même curiosité que j'aurais eue à regarder un grand peintre donner des coups de pinceau."

Marcel Proust, Le côté de Guermantes.

mercredi 2 juillet 2008

Moriarty.

Pour ceux qui aiment l'Amérique rebelle, l'harmonica et la dobro.

mardi 1 juillet 2008

Marcel méméticien.

"On est l'homme de son idée; il y a beaucoup moins d'idées que d'hommes, ainsi tous les hommes d'une même idée sont pareils. Comme une idée n'a rien de matériel, les hommes qui ne sont que matériellement autour de l'homme d'une idée ne la modifient en rien."
[...]
"Mais j'avais compté sans le revers qu'avait la gentille admiration de Robert pour moi et pour quelques autres personnes. Cette admiration se complétait d'une si entière assimilation de leurs idées, qu'au bout de quarante-huit heures il avait oublié que ces idées n'étaient pas de lui. Aussi en ce qui concernait ma modeste thèse, Saint-Loup, absolument comme si elle eût toujours habité son cerveau et si je ne faisais que chasser sur ses terres, crut devoir me souhaiter la bienvenue avec chaleur et m'approuver.
- Mais oui! Le milieu n'a pas d'importance.
Et avec la même force que s'il avait eu peur que je l'interrompisse ou ne le comprisse pas:
- La vraie influence, c'est celle du milieu intellectuel! On est l'homme de son idée!
Il s'arrêta un instant, avec le sourire de quelqu'un qui a bien digéré, laissa tomber son monocle, et posant son regard comme une vrille sur moi:
- Tous les hommes d'une même idée sont pareils, me dit-il, d'un air de défi. Il n'avait sans doute aucun souvenir que je lui avais dit peu de jours auparavant ce qu'il s'était en revanche si bien rappelé."

Marcel Proust, Le côté de Guermantes.